L’histoire d’un génocide ne finit jamais de s’écrire.
(Gaël Faye)
La montagne témoin
Aux confins de la plaine de Ninive, là où se dresse le mont Sinjar, aux frontières de l'Irak, de la Syrie et de la Turquie. Pour le géographe, c'est un massif calcaire isolé, un bastion naturel émergeant de la steppe aride. Pour le stratège militaire, c'est un point de contrôle dominant les routes d’approvisionnement entre Mossoul et la Syrie. Mais pour les Yézidis, le Çiyayê Şingalê ou la montagne de Sinajr est bien plus qu’une formation géologique : c’est le sanctuaire originel, le berceau de l'humanité selon leur cosmogonie, et depuis des millénaires, le dernier rempart contre l’anéantissement.
Pourtant, en ce mois d’août 2014, la montagne s’est tue. Ou plutôt, elle est devenue le théâtre d’un cri si puissant qu’il a traversé les siècles pour venir fracasser la conscience d’un monde indifférent. Lorsque les combattants de l’État islamique (Daech) ont déferlé sur les pentes du Sinjar, ils n’ont pas seulement conquis un territoire ; ils ont tenté d’effacer une mémoire. Ils ont déclenché ce que les Yézidis appellent le 74e Ferman ou décret d’extermination dans une longue litanie de persécutions remontant à l’Empire ottoman.
Ce qui s’est joué sur ces pentes arides dépasse la simple logique militaire d’un groupe terroriste. C’est la manifestation ultime d’une « continuité de la violence » qui structure l’histoire du Moyen-Orient moderne. Le génocide de 2014 n’est pas un accident de parcours, une aberration surgie du néant. Il est l’aboutissement logique, presque mécanique, de siècles de marginalisation, de politiques d’arabisation forcée sous Saddam Hussein, de trahisons géopolitiques et d’un silence international assourdissant.
Il ne s'agit pas seulement d'un simple récit, mais c'est celui de la survie dans ce que les survivants appellent « l’après-guerre », un espace-temps paradoxal où les armes se sont tues mais où la guerre continue de se nourrir de larmes, de souvenirs et de fantômes. C’est l’histoire de ces hommes jetés dans des fosses communes, de ces femmes transformées en bétail sexuel dans les marchés de Mossoul, de ces enfants arrachés à leur identité pour devenir des soldats du Califat ou des enfants du viol, rejetés par leur propre communauté.
Mais c’est aussi l’histoire d’une résilience extraordinaire, incarnée par des figures comme Nadia Murad, qui a transformé son statut de victime en une arme diplomatique, brisant les tabous de la pudeur culturelle pour porter la voix des siens devant le Conseil de sécurité de l’ONU et jusqu’à Stockholm pour y recevoir le Prix Nobel de la Paix. C’est l’histoire d’un peuple qui, bien que déraciné, dispersé en Europe, tente désespérément de « retisser » le lien social brisé, de renouer les nœuds de la prière et de la mémoire pour éviter que l’Ouroboros, ce serpent qui se mord la queue, n’avale définitivement leur existence.
Cet article se propose d’explorer les strates de cette tragédie. Il ne s’agit pas seulement de documenter l’horreur, mais de comprendre la mécanique politique, théologique et sociale qui a rendu ce génocide possible. Pourquoi les Yézidis ? Pourquoi maintenant ? Et surtout, comment un peuple peut-il reconstruire son avenir lorsque son passé est hanté par 74 tentatives d’annihilation ? Pour répondre à ces questions, il faut écouter la montagne. Il faut entendre le vent qui souffle sur le Sinjar et qui porte encore les échos des prières nouées dans les tissus colorés, ces prières que les fidèles défont inlassablement pour libérer l’espoir, dans un geste répété qui ressemble étrangement à leur propre combat pour la vie.
L’identité
Pour les Yézidis, la terre n’est pas une propriété ; elle est une extension de leur corps spirituel. Le Mont Sinjar n’est pas seulement un refuge géographique ; c’est un lieu saint, un temple à ciel ouvert. Chaque rocher, chaque source, chaque arbre ancien est imprégné de sacralité. C’est là que se sont réfugiés leurs ancêtres lors des précédents fermans. C’est là que repose Sheikh Adi, dans la vallée de Lalish, un peu plus à l’est, mais le Sinjar reste le bastion occidental, la forteresse des Murids.
Cette connexion viscérale à la terre explique pourquoi l’exil est vécu comme une amputation. Lorsque Daech a attaqué en 2014, forçant des centaines de milliers de personnes à fuir vers les sommets arides du Sinjar sous un soleil de plomb, sans eau ni nourriture, ce n’était pas seulement une fuite militaire. C’était un arrachement spirituel. Les témoignages recueillis dans les camps de réfugiés de Dohuk décrivent cette douleur physique de la séparation : « La montagne nous regarde », disent-ils. « Elle pleure avec nous. »
La sédentarisation forcée sous Saddam Hussein, qui a poussé ces montagnards pastoraux et semi-nomades à descendre dans les plaines pour vivre dans des « complexes résidentiels » contrôlés par l’État, avait déjà entamé ce lien. Mais l’attaque de 2014 a failli le rompre définitivement. Aujourd’hui, la reconstruction ne se mesure pas seulement en nombre de maisons rebâties, mais en capacité à réinvestir le sacré. Retourner au Sinjar, c’est retrouver son âme. Mais comment retourner sur une terre souillée par le sang de milliers de martyrs, par les fosses communes encore béantes, par les ruines des sanctuaires dynamités ?
La résilience yézidie, c’est cette capacité à « re-tisser » le lien avec la terre malgré la souillure. C’est reprendre le chemin du pèlerinage, renouer les nœuds de prière sur les arbres sacrés, même si les branches sont brisées. C’est une théologie de la survie qui transforme chaque acte quotidien — labourer la terre, marier ses enfants, enseigner les hymnes — en un acte de résistance politique. Face à un ennemi qui voulait les effacer de la carte, le simple fait d’exister, de perpétuer la lignée, devient une victoire.
Mais cette victoire a un prix. La fermeture de la communauté, autrefois bouclier, devient parfois une prison. Le refus d’intégrer les enfants nés des viols de Daech, considérés comme « enfants de l’ennemi » et donc impurs selon une interprétation rigide de la lignée paternelle, montre les limites tragiques de ce système de protection. La théologie de la résilience se heurte alors à la tragédie humaine, créant de nouvelles victimes au sein même des victimes. C’est tout le paradoxe d’une identité forgée dans le feu de la persécution : elle est à la fois ce qui les sauve de la disparition totale et ce qui les empêche parfois de panser toutes leurs blessures.
La continuité de la violence
Il est une erreur fondamentale, souvent commise par les observateurs internationaux, que de considérer le génocide de 2014 comme un événement isolé, une aberration surgie du chaos de la guerre civile syrienne et irakienne. Pour les Yézidis, il n’y a pas d’ « avant » et d’ « après » 2014. Il y a une ligne droite, ininterrompue, une longue rivière de sang qui traverse les siècles.
Les racines de la haine contemporaine plongent profondément dans le sol de l’Empire ottoman. Dès le XVIe siècle, alors que l’Empire étend sa domination sur la Mésopotamie, les Yézidis se retrouvent dans une position intenable. Le système ottoman des millets accordait une certaine autonomie et une protection juridique aux « Gens du Livre » (chrétiens, juifs), considérés comme des monothéistes détenteurs d’une révélation écrite. Les Yézidis, eux, ne rentrent dans aucune case. Leur foi, orale, syncrétique, centrée sur une figure angélique mal comprise, les place en dehors du pacte protecteur de l’Empire. Pire, la rumeur tenace qui les accuse d’adorer le diable (Tawûsî Melek assimilé à Satan) les transforme en kafir, en mécréants absolus dont le sang est licite (mubah). Dans cette théologie politique ottomane, tuer un Yézidi n’est pas un crime ; c’est un acte pieux, une purification religieuse.
Tout au long des XVIIIe et XIXe siècles, une série de fermans sanglants s’abat sur la communauté. Les archives ottomanes et les récits de voyageurs occidentaux de l’époque décrivent des scènes d’une brutalité inouïe : villages rasés, têtes coupées empilées en pyramides pour marquer le territoire, femmes et enfants emmenés en esclavage vers les marchés de Constantinople ou de Bagdad. La logique est toujours la même : soumission par l’épée ou mort. Ceux qui refusent de se convertir sont massacrés ; ceux qui survivent se réfugient dans les montagnes inaccessibles du Sinjar et de Lalish, développant cette culture du secret et de la méfiance qui les caractérise encore aujourd’hui.
Cette période a institué une norme régionale dangereuse : l’impunité du massacre des minorités religieuses. La violence contre les Yézidis est devenue une constante structurelle, un outil de gouvernance utilisé par les pouvoirs centraux pour affirmer leur autorité sur les périphéries récalcitrantes.
Le tournant décisif, celui qui a peut-être ouvert la voie mentale aux horreurs du XXIe siècle, se situe au début du XXe siècle. L’année 1915 est gravée dans les mémoires comme celle du génocide arménien et assyrien. Mais les Yézidis furent aussi des victimes collatérales, puis directes, de cette grande purge ethnique menée par les Jeunes-Turcs. Bien que souvent éclipsés par l’ampleur industrielle du génocide arménien, les massacres contre les Yézidis en 1915-1916 furent systémiques. Des dizaines de milliers d’entre eux furent tués, leurs villages brûlés, leurs troupeaux volés.
Ce qui est crucial dans l’analyse de cette période, c’est l’absence totale de conséquences pour les auteurs. L’effondrement de l’Empire ottoman et le chaos de la Première Guerre mondiale ont permis à ces crimes de rester impunis.
Cette impunité a envoyé un message subtil mais puissant aux futures générations de radicaux dans la région : la vie des minorités religieuses n’a pas de valeur, et leur extermination ne coûte rien. Comme le soulignent certains historiens et analystes des droits de l’homme, la négation et l’oubli relatif des génocides de 1915 ont créé un « terrain fertile » pour la violence de masse. La norme de la protection internationale n’existait pas encore ; la loi du plus fort régnait en maîtresse absolue.
L’annihilation identitaire et la politique d'arabisation
Si l’Empire ottoman a posé les bases théologiques de la haine, le régime baathiste de Saddam Hussein en Irak a, lui, construit l’architecture pratique du génocide. Entre les années 1970 et 1990, Saddam Hussein a mené une politique d’« arabisation » (Ta’rib) systématique dans les territoires disputés du nord de l’Irak. L’objectif était double : affirmer la souveraineté arabe sur ces terres riches en pétrole et briser toute alliance potentielle entre les minorités locales (Yézidis, chrétiens) et le mouvement nationaliste kurde en plein essor. Cette politique ne s’est pas contentée de discours ; elle a été une opération de chirurgie sociale brutale qui a laissé la communauté yézidie nue face au danger.
Le régime a orchestré l’expulsion massive des Yézidis de leur foyer ancestral. Des villages entiers, perchés sur les pentes protectrices de la montagne depuis des siècles, ont été rasés au bulldozer. Les habitants ont été contraints de descendre dans la plaine pour s’installer dans des « complexes résidentiels » (mujamma’at), sortes de camps de regroupement surveillés par l’armée. En les arrachant à la montagne, Saddam Hussein ne les déplaçait pas seulement géographiquement ; il les amputait de leur bouclier naturel.
La montagne offrait des grottes pour se cacher, des positions défensives, de l’eau de source. La plaine, elle, est ouverte, exposée, vulnérable. De plus, coupés de leurs terres agricoles et de leurs pâturages d’altitude, les Yézidis ont vu leur économie pastorale traditionnelle s’effondrer, les plongeant dans une pauvreté structurelle et une dépendance totale vis-à-vis de l’État.
Sur le plan administratif, la pression était tout aussi féroce. Les Yézidis, qui se considèrent souvent comme une ethnie distincte ou une composante du peuple kurde, ont été contraints de s’enregistrer comme « Arabes » sur leurs cartes d’identité. Refuser cette arabisation forcée signifiait la perte de tout droit civique, l’impossibilité d’accéder à l’éducation, aux soins, ou à un emploi public. Cette manipulation démographique visait à diluer leur présence historique dans la région et à briser leur cohésion interne.
Sur le plan administratif, la pression était tout aussi féroce. Les Yézidis, qui se considèrent souvent comme une ethnie distincte ou une composante du peuple kurde, ont été contraints de s’enregistrer comme « Arabes » sur leurs cartes d’identité. Refuser cette arabisation forcée signifiait la perte de tout droit civique, l’impossibilité d’accéder à l’éducation, aux soins ou à un emploi public. Cette manipulation démographique visait à diluer leur présence historique dans la région et à briser leur cohésion interne.
Alors que les tribus arabes sunnites de la région étaient autorisées, voire encouragées, à conserver leurs armes pour servir de milices pro-régime, les Yézidis ont été systématiquement désarmés. Toute possession d’armes, même de chasse, était punie de mort. En 2014, lorsque Daech a attaqué, cette réalité a joué un rôle fatal. Les hommes yézidis du Sinjar se sont retrouvés face à une armée lourdement équipée de véhicules blindés et de drones, alors qu’eux-mêmes ne possédaient que de vieux fusils de chasse rouillés, quand ils en avaient encore.
Ce désarmement imposé trente ans plus tôt a transformé une population civile en cible facile, rendant toute résistance organisée impossible dans les premières heures de l’attaque. Enfin, pour consolider son contrôle, le régime de Saddam a installé des familles arabes sunnites sur les terres expropriées aux Yézidis. Ces nouveaux venus, souvent venus d’autres régions d’Irak ou même de pays voisins, ont bénéficié des terres fertiles et des maisons confisquées. Cela a créé, au fil des décennies, une rivalité économique et foncière latente. Des voisins qui vivaient en paix relative se sont retrouvés dans une relation de bourreau/victime structurelle : les uns possédaient illégalement les terres des autres.
Le maillon manquant
Cette préparation structurelle de la vulnérabilité a atteint son paroxysme le 3 août 2014. Ce jour-là, non seulement les Yézidis étaient désarmés et déplacés dans la plaine, mais ils ont aussi subi ce que les survivants appellent « la grande trahison ». Les forces Peshmergas du Gouvernement Régional du Kurdistan (GRK), qui avaient promis de défendre la région, se sont retirées soudainement sous la pression de l’offensive, abandonnant la population civile à son sort sans préavis. Des témoignages poignants recueillis par les ONG décrivent l’incompréhension puis la panique lorsque les checkpoints kurdes ont été abandonnés, laissant la route grande ouverte aux colonnes de l’État islamique. Certains survivants vont plus loin, accusant certaines factions kurdes d’avoir activement empêché les civils yézidis de fuir vers la montagne au début de l’attaque, peut-être pour ne pas révéler leurs propres positions ou par mépris stratégique.
Août 2014
Le 3 août 2014, le soleil s’est levé sur le Mont Sinjar comme il l’avait fait depuis des millénaires, illuminant les pentes calcaires et les villages de pierre ocre. Mais avant la fin de la journée, ce paysage familier s’était transformé en un piège mortel. En l’espace de quelques heures, la vie d’une communauté entière a basculé dans l’enfer. Ce qui a suivi n’était pas simplement une opération militaire ; c’était l’exécution méthodique d’un plan d’annihilation totale, conçu pour effacer les Yézidis de la surface de la terre, soit par la mort, soit par l’assimilation forcée.
Les 72 heures de la panique : l’encerclement
Pour les 400 000 Yézidis vivant dans la région, le choix était binaire et impossible : fuir vers le sommet aride de la montagne , sans eau ni nourriture, sous une chaleur de 50 degrés, ou rester et faire face à des combattants qui avaient déjà prouvé à Mossoul et à Tikrit qu’ils ne faisaient aucun quartier. Des centaines de milliers de personnes ont pris la route de l’exode ; le spectacle était apocalyptique : des colonnes interminables de familles marchant dans la poussière, tirant des charrettes bricolées, portant des enfants épuisés, laissant derrière eux des maisons, des troupeaux et des vies entières. Des témoignages recueillis par les enquêteurs de l’ONU décrivent des scènes de chasse à l’homme : des véhicules techniques sillonnant la plaine, tirant à vue sur les fuyards, écrasant les corps sous les chenilles des blindés.
Ceux qui ont réussi à atteindre le sommet du Sinjar se sont retrouvés assiégés. Pendant des jours, sous un soleil de plomb, sans eau, sans abri, des dizaines de milliers de personnes ont attendu la mort. Les images satellites montraient une marée humaine accrochée aux flancs de la montagne, tandis que les combattants, en bas, célébraient leur victoire en dynamitant les sanctuaires sacrés. C’est dans ce contexte de siège total que la machine génocidaire s’est mise en marche, séparant impitoyablement les familles selon l’âge et le sexe.
Pour les hommes et les garçons âgés de plus de 12 ans, il n’y avait aucune issue : une règle stricte s'appliquait : tout homme yézidi refusant de se convertir à l’islam sunnite selon leur interprétation rigoriste devait être exécuté. Les sites de Kocho, Solagh, Hardan et Jirje sont devenus des synonymes de l’horreur. À Kocho, le village natal de Nadia Murad, la quasi-totalité de la population masculine a été exterminée le 15 août 2014 ; le bilan humain est terrifiant : selon les estimations des Nations Unies et des organisations yézidies, près de 5 000 à 10 000 hommes et garçons ont été massacrés dans les premières semaines du génocide.
Cette décimation des mâles adultes avait un objectif stratégique clair. Tandis que plus de 6 500 femmes et enfants ont été enlevés et emmenés dans des centres de tri à Mossoul, Tal Afar et Raqqa. Là, ils étaient enregistrés, photographiés, et leur prix était fixé en fonction de leur âge, de leur beauté et de leur caste. Des catalogues numériques circulaient sur les réseaux sociaux djihadistes, permettant aux combattants de « commander » une esclave comme on commande un produit en ligne. Le système d’esclavage était bureaucratique et a duré plusieurs années. Ce n’est que progressivement, grâce aux offensives militaires et aux opérations de rachat menées par des réseaux de passeurs et des ONG, que certaines ont pu s’échapper. Mais des centaines, peut-être des milliers, restent toujours portées disparues à ce jour, leur sort inconnu, prisonnières dans les sous-sols de l’histoire ou mortes dans l’oubli.
La vie sous la bâche : l’exil intérieur
Plus de dix ans après le génocide, des centaines de milliers de Yézidis vivent toujours dans des camps de déplacés internes (IDP) au Kurdistan irakien, principalement autour de la ville de Dohuk. Ce ne sont pas des camps de transit temporaires ; les descriptions des visiteurs et des rapports humanitaires (Amnesty International, ONU) dressent un tableau sombre de ces lieux : des tentes bleues ou blanches, alignées sur des bandes de gravier brûlant, où la température atteint 50 degrés en été et tombe en dessous de zéro en hiver. Il n’y a pas d’isolation, pas de systèmes d’égouts adéquats, pas d’intimité. Une famille entière vit dans un espace de quelques mètres carrés. Mais au-delà de la précarité matérielle, c’est la dimension psychologique de cet exil qui est dévastatrice. Comme le dit Matt Wells d’Amnesty International :
Ces enfants ont été systématiquement soumis à l’horreur… et aujourd’hui, ils sont livrés à eux-mêmes pour recoller les morceaux.
La mémoire comme devoir et comme fardeau
Dans ce contexte de détresse, la mémoire devient à la fois un devoir sacré et un fardeau insupportable. Comme le souligne Souleyman Agirman, président du Centre Identitaire de Liège :
C’est un devoir pour tout Yézidi de se rappeler. On ne peut pas oublier ce qu’on nous a fait.
Les cérémonies commémoratives, comme la fête des morts ou l’Aïda Yézid, sont devenues des moments intenses de réactivation du traumatisme collectif. On chante pour les victimes, on raconte les massacres, on transmet aux enfants le nombre 74, la liste des fermans, les noms des disparus. Cette transmission est vitale pour l’identité : elle soude la communauté, elle donne un sens à la souffrance, elle affirme : « Nous sommes toujours là. » Mais cette mémoire constante empêche aussi la cicatrisation. Comment tourner la page quand se souvenir est une obligation religieuse et identitaire ? Comment vivre dans le présent quand le passé est si lourdement présent dans chaque rituel, chaque conversation, chaque regard ?
Les Yézidis sont pris dans un paradoxe douloureux : ils doivent se souvenir pour survivre en tant que peuple, mais ce souvenir les empêche de survivre en tant qu’individus épanouis. Ils sont les gardiens d’un cimetière à ciel ouvert, condamnés à errer parmi les fantômes de leurs ancêtres et de leurs contemporains, cherchant désespérément une issue, une lumière au bout du tunnel, une façon de « dénouer les nœuds » de la prière et du traumatisme pour enfin respirer à nouveau.
La voix de Nadia Murad et la quête de la justice internationale
Dans le silence assourdissant qui a suivi le génocide, une voix s’est élevée. Fragile au début, brisée par les larmes et le traumatisme, elle est devenue peu à peu un tonnerre qui a résonné dans les couloirs du pouvoir à New York, Paris, Berlin et Stockholm. Cette voix est celle de Nadia Murad Basee Taha. Ancienne esclave, rescapée du massacre de Kocho, elle a accompli l’impensable : transformer son statut de victime en celui d’actrice majeure de la scène internationale, brisant les tabous les plus lourds de sa culture pour exiger justice. Son parcours est un miracle de résilience. Enlevée en août 2014 avec des milliers d’autres femmes, vendue, violée, torturée pendant trois mois, elle a réussi à s’échapper de Mossoul dans des conditions rocambolesques, aidée par une famille musulmane sunnite qui a risqué sa vie pour la cacher. Réfugiée en Allemagne, elle aurait pu choisir le silence, se cacher dans l’anonymat de la diaspora pour panser ses plaies loin des projecteurs.
Elle a choisi l’inverse. Consciente que son silence signerait l’arrêt de mort de la mémoire de son peuple, elle a accepté de témoigner. Dans la culture yézidie, comme dans beaucoup de sociétés traditionnelles, parler des violences subies est un tabou majeur. La honte retombe souvent sur la victime, non sur le bourreau. En parlant publiquement, Nadia Murad a pris un risque immense : celui d’être rejetée par sa propre communauté, d’être qualifiée de « souillée », de briser les codes de la pudeur féminine. Mais son acte a eu un effet libérateur. En brisant le silence, elle a donné la permission à des milliers d’autres femmes de parler, de chercher de l’aide et est devenue le visage mondial de la lutte contre les violences sexuelles utilisées comme arme de guerre.
Sa reconnaissance internationale a été foudroyante et méritée :
2016 : Nommée première ambassadrice de bonne volonté de l’ONU pour la dignité des survivants de la traite des êtres humains.
2016 : Lauréate du prix Sakharov pour la liberté de l’esprit et du prix Václav Havel.
2018 : À seulement 25 ans, elle reçoit le Prix Nobel de la Paix, conjointement avec le Dr Denis Mukwege, pour « ses efforts visant à mettre fin à l’utilisation de la violence sexuelle comme arme dans les conflits armés ».
Dans son discours à Oslo, elle a lancé un appel vibrant :
J’espère qu’aujourd’hui marque le début d’une nouvelle ère où la paix est la priorité… où le monde peut collectivement commencer à définir une nouvelle feuille de route pour protéger les femmes, les enfants et les minorités.
Consciente que les prix et les discours ne reconstruisent pas les maisons, Nadia Murad a fondé en 2018 Nadia’s Initiative. Cette organisation vise un double objectif : plaider pour la justice au niveau international et agir concrètement sur le terrain pour la reconstruction de Sinjar.
Sur place, l’organisation travaille à déminer la région, à reconstruire des écoles, des centres de santé et des logements pour permettre le retour des déplacés. Elle met en place des programmes de soutien psychosocial pour les survivantes, crée des opportunités économiques pour les femmes et tente de redonner un tissu social à une communauté déchirée. Mais l’action de Nadia’s Initiative se heurte à des obstacles structurels immenses : l’instabilité politique, la présence de milices concurrentes à Sinjar, le manque de financement international et, surtout, l’absence de reconnaissance officielle et de réparations de la part du gouvernement irakien. Reconstruire le Sinjar ne suffit pas ; il faut aussi reconstruire la confiance, la sécurité et la dignité.
Le labyrinthe de la justice internationale
Si la voix de Nadia Murad a porté loin, la justice judiciaire, elle, avance à pas de tortue, entravée par les lourdeurs bureaucratiques et les rapports de force géopolitiques.
La voie la plus naturelle pour juger les crimes de l'État islamique aurait été la Cour pénale internationale (CPI) à La Haye. Cependant, l’Irak n’est pas signataire du Statut de Rome, et le Conseil de sécurité de l’ONU, seul habilité à saisir la CPI pour un pays non-membre, est paralysé. La Russie et la Chine ont systématiquement bloqué toute résolution visant à transférer le dossier irakien à la CPI, par souveraineté et par crainte de créer un précédent qui pourrait se retourner contre elles-mêmes. Résultat : la Cour compétente pour juger les crimes de guerre et les génocides à l’échelle mondiale reste muette sur le cas yézidi. Une impasse géopolitique qui laisse des milliers de victimes sans recours international direct.
Face à ce blocage, la stratégie s’est déplacée vers les tribunaux nationaux, grâce au principe de compétence universelle qui permet de juger des crimes graves commis à l’étranger, quelle que soit la nationalité des auteurs ou des victimes.
En Allemagne : C’est le pays le plus actif. Grâce à la présence d’une grande diaspora yézidie et à une législation robuste, plusieurs procès ont eu lieu. Des combattants ont été condamnés à perpétuité pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Des décisions historiques ont reconnu l’esclavage sexuel comme acte de génocide.
En France : Un procès historique s’est ouvert à Paris, marquant la première fois qu’un tribunal français se penche spécifiquement sur le génocide des Yézidis. Des membres de Daech sont jugés pour la mort de onze femmes et enfants. Ces procès sont cruciaux : ils établissent la vérité judiciaire, donnent une voix aux victimes dans une salle d’audience, et envoient un signal fort que l’impunité n’est pas totale.
Ailleurs : Des procédures sont en cours ou envisagées en Suède, aux Pays-Bas, et dans d’autres pays européens.
La loi irakienne de 2021 : une avancée timide
Sous la pression de Nadia Murad, de l’organisation Yazda (dirigée par Natia Navrouzov) et de la communauté internationale, le gouvernement irakien a fini par bouger. En mars 2021, le Parlement irakien a adopté une loi historique visant à soutenir les survivants yézidis. Cette loi reconnaît officiellement les souffrances endurées, promet des réparations financières, des terres, des emplois et un soutien psychologique. Elle prévoit également la création d’une direction spécifique pour retrouver les disparus et identifier les corps dans les fosses communes.
C’est une avancée majeure sur le papier. Mais sur le terrain, l’application est lente, bureaucratique et souvent entravée par la corruption et l’instabilité politique. Les familles attendent toujours les compensations promises, les fosses communes ne sont pas toutes exhumées, et des milliers de disparus restent sans nouvelles. Comme le souligne Natia Navrouzov :
Au regard de l’ampleur des atrocités commises… le nombre limité de procédures judiciaires initiées dans le monde demeure insuffisant.
La reconnaissance comme arme politique
Au-delà des tribunaux, la bataille se joue sur le terrain de la reconnaissance politique. Faire reconnaître officiellement les événements de 2014 comme un génocide est crucial. Cela engage la responsabilité internationale, active la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide, et oblige les États à agir.
Plusieurs pays (États-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne, Parlement européen) ont officiellement qualifié les actes de l'État islamique de génocide. Mais cette reconnaissance reste souvent symbolique, sans actions concrètes pour protéger les Yézidis restants ou faciliter leur retour.
Le combat de Nadia Murad et des activistes yézidis est donc loin d’être terminé. Il s’agit maintenant de passer de la reconnaissance des mots à la reconnaissance des actes : justice réelle, réparations complètes, sécurité garantie au Sinjar, et surtout, autonomie administrative pour que les Yézidis puissent gérer leur propre destinée sans dépendre de la bonne volonté de Bagdad ou d’Erbil.
La justice est un droit, mais pour les Yézidis, c’est aussi une condition de survie. Sans justice, la blessure reste ouverte, le ressentiment grandit, et le cycle de la violence risque de se perpétuer. Comme le dit Nadia : « Je ne veux pas que mon histoire soit celle de la dernière fille. » Elle veut qu’elle soit la première à avoir brisé le silence pour que cela ne se reproduise plus jamais.
Le choc de l’endogamie en occident
Le premier choc auquel se heurtent les jeunes Yézidis de la diaspora est celui de la règle absolue de l’endogamie. Comme le rappelle Souleyman Agirman, président d’un centre identitaire à Liège : « On “naît” Yézidi ou on ne l’est pas. » Il n’y a pas de conversion possible. Pire, le mariage en dehors de la caste ou de la communauté est strictement interdit et puni d’excommunication.
En Occident, où la liberté individuelle, le mélange des cultures et le mariage d’amour sont la norme, cette règle devient une source de tensions générationnelles explosives. Des jeunes tombent amoureux de personnes extérieures à la communauté kurde musulmane, arabe, européenne, chrétienne ou athée. Ils se retrouvent alors face à un choix cornélien : renoncer à leur amour pour rester dans le giron familial et religieux, ou suivre leur cœur et être rejetés, considérés comme « morts » pour leur famille.
Des témoignages de jeunes, comme celui de Perwin, 15 ans, sont sans équivoque : « Un Yézidi qui viole cette règle est excommunié. » Cette menace plane sur toute une génération. Certains choisissent l’exil intérieur, vivant leur vie amoureuse en secret. D’autres quittent définitivement la communauté, coupant les liens avec leurs parents, leurs frères et sœurs. Ce phénomène d’érosion démographique par les mariages mixtes et les excommunications menace la survie numérique du peuple à long terme. Si la communauté ne peut pas s’étendre par conversion et perd ses membres par exogamie, son déclin est mathématiquement inéluctable. Au terme de ce long voyage à travers l’histoire, l’horreur du génocide et les défis de la reconstruction, une question fondamentale demeure : les Yézidis survivront-ils au XXIe siècle ?
J’espère qu’aujourd’hui marque le début d’une nouvelle ère où la paix est la priorité et au sein de laquelle le monde peut collectivement commencer à définir une nouvelle feuille de route pour protéger les femmes, les enfants et les minorités des persécutions, en particulier les victimes de violences sexuelles.
(Nadia Murad Basee Taha), décembre 2018.















