Au-delà de la dimension sécuritaire immédiate, l’intervention américaine interroge également la place du Nigeria dans les recompositions géopolitiques en cours sur le continent africain. Depuis plusieurs années, l’Afrique de l’Ouest est devenue un espace de rivalités croissantes entre puissances extérieures. Les États-Unis, historiquement présents via le Commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM), voient leur influence contestée par l’arrivée de nouveaux acteurs, notamment la Russie, qui a renforcé sa présence dans plusieurs pays du Sahel, et la Chine, dont l’influence économique s’étend à l’ensemble du continent. Dans ce contexte, le Nigeria apparaît comme un partenaire stratégique que Washington ne peut se permettre de perdre.
L’intervention du 25 décembre s’inscrit ainsi dans une logique de maintien d’influence. En soutenant militairement Abuja, les États-Unis cherchent à consolider une relation bilatérale déjà ancienne, fondée sur la coopération sécuritaire, les échanges économiques et la lutte contre le terrorisme. Le Nigeria, de son côté, a tout intérêt à préserver ce partenariat, notamment pour bénéficier d’un appui technologique et logistique dans sa lutte contre les groupes armés. Mais cette coopération n’est pas sans ambiguïtés : elle pose la question de la dépendance sécuritaire et de la capacité du pays à développer une stratégie autonome.
Sur le plan interne, les frappes américaines ravivent également le débat sur la gouvernance sécuritaire au Nigeria. Depuis plusieurs années, les autorités sont critiquées pour leur incapacité à protéger les populations civiles dans les régions du nord. Les attaques de « Boko Haram » et de l’Islamic State West Africa Province (ISWAP) ont provoqué le déplacement de plus de deux millions de personnes, créant une crise humanitaire majeure. Les forces de sécurité, souvent mal équipées et confrontées à des problèmes de corruption, peinent à contenir la progression des groupes armés. Dans ce contexte, l’intervention américaine peut être perçue comme un aveu de faiblesse de l’État nigérian, incapable de garantir seul la sécurité sur son territoire.
Cependant, elle peut aussi être interprétée comme une tentative de renforcer les capacités nationales. Les autorités nigérianes ont, à plusieurs reprises, exprimé leur volonté de moderniser leur armée et de renforcer la coopération internationale. Les frappes du 25 décembre pourraient ainsi s’inscrire dans une stratégie plus large visant à améliorer la coordination entre les forces locales et leurs partenaires étrangers. Cette coopération pourrait inclure des formations, des échanges de renseignements et un soutien technologique accru.
L’impact de ces frappes sur les populations locales reste difficile à mesurer. Dans les régions du nord-ouest, les civils vivent depuis des années dans un climat de violence quasi permanent. Les attaques de groupes armés, les enlèvements, les extorsions et les affrontements entre communautés ont profondément déstabilisé la vie quotidienne. Pour beaucoup, l’intervention américaine peut apparaître comme un signe d’espoir, une preuve que la communauté internationale ne reste pas indifférente à leur sort. Mais elle peut aussi susciter des inquiétudes, notamment en cas de dommages collatéraux ou de représailles de la part des groupes armés.
Sur le plan régional, les frappes américaines pourraient avoir des répercussions importantes. Le Nigeria partage des frontières poreuses avec plusieurs pays confrontés à des défis sécuritaires similaires, en particulier le Niger, le Tchad et le Cameroun. Les groupes armés profitent de ces frontières pour se déplacer, se réorganiser et mener des attaques transfrontalières. Une intervention ciblée au Nigeria pourrait ainsi pousser certains combattants à se replier vers les pays voisins, aggravant l’instabilité régionale. À l’inverse, elle pourrait affaiblir les capacités opérationnelles d’ISWAP et réduire la menace dans l’ensemble de la région.
L’intervention américaine intervient également dans un contexte politique particulier pour le Nigeria. Le pays est engagé dans plusieurs réformes visant à renforcer la gouvernance, lutter contre la corruption et améliorer la situation économique. Ces réformes sont essentielles pour restaurer la confiance de la population et stabiliser le pays. Mais elles sont souvent entravées par les tensions internes, les rivalités politiques et les défis sécuritaires. Les frappes du 25 décembre pourraient ainsi avoir un impact indirect sur la dynamique politique interne, en renforçant ou en affaiblissant la position du gouvernement selon la perception qu’en auront les citoyens.
Sur le plan international, l’opération américaine pourrait également influencer les relations entre le Nigeria et ses partenaires africains. En tant que puissance régionale, le Nigeria joue un rôle central dans la CEDEAO1 et dans les initiatives de sécurité régionales. Une intervention étrangère sur son territoire pourrait être perçue comme un signe de faiblesse, mais aussi comme une volonté de renforcer la coopération régionale. Les pays voisins pourraient y voir un signal de l’engagement américain en faveur de la stabilité en Afrique de l’Ouest, ce qui pourrait encourager une coopération accrue dans la lutte contre le terrorisme.
Enfin, les frappes du 25 décembre soulèvent des questions plus larges sur l’avenir de la lutte contre le terrorisme en Afrique. Depuis plusieurs années, les groupes djihadistes ont étendu leur présence dans plusieurs régions du continent, profitant des faiblesses institutionnelles, des tensions communautaires et des crises économiques. Les réponses militaires, bien que nécessaires, ne suffisent pas à elles seules à résoudre ces problèmes. Une approche globale, incluant des mesures politiques, économiques et sociales, est indispensable pour s’attaquer aux causes profondes de l’extrémisme violent.
Notes
1 Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest.















