Les trois semaines de vacances au Vietnam sont passées comme un clin d’œil. Ma copine Trang et moi avons vécu ce voyage comme une symphonie : Les Quatre Saisons de Vivaldi.
Nous avons traversé des émotions légères comme la rosée du printemps, puis des moments chaleureux d’un été brûlant. Ensuite, la nostalgie nous a secouées : les souvenirs gustatifs de notre enfance avaient la douceur d’un automne, quand les arbres rendent à la terre les feuilles qu’ils ont empruntées à l’été. Et puis il y a l’hiver. Celui qui nous fait apprécier tant les trois autres saisons, car il est froid, glacial et nous fige le cœur. Un hiver intérieur, brutal, qui vous surprend alors même que le soleil continue de brûler dehors. Une saison qui ne vient pas du climat, mais du choc émotionnel.
Au moment où je vous écris ces lignes, je revois le visage de cette femme et j’entends encore sa voix. Je ne sais pas si son histoire est vraie. Mais la sincérité de son timbre, la peine qu’elle éprouvait à nous la raconter, me poussent à croire qu’elle l’est.
Voici l’hiver que j’ai traversé pendant mon voyage retour aux sources, au Vietnam
Quand nous sommes arrivées à Da Nang, station balnéaire du centre du Vietnam, le chauffeur de Grab nous a conseillé un restaurant réputé pour son bún chả Hà Nội. Notre voyage étant placé sous le signe de la découverte culinaire, Trang et moi avions hâte de goûter ce plat traditionnel du Nord. Nous sommes arrivées dans un restaurant aux murs couverts de photos de célébrités. Toutes les stars semblent être passées par là. Quelque chose me dit que le repas va nous coûter la peau des fesses.
Le serveur nous installe à une table pour deux. Je balaie la salle du regard : beaucoup de touristes et quelques locaux en vacances. Une jeune serveuse nous apporte le menu. Le plat signature de la maison est un bún chả aux cuisses de grenouille. Je ne suis pas fan de ces batraciens verts, mais je suis curieuse de tout. J’en commande pour moi. Trang préfère le porc :
— « Comme d’hab : je goûte ton plat et tu goûtes le mien.
Elle secoue énergiquement la tête.
— Non, je te laisse ton plat. Je ne mange pas de grenouilles.
J’éclate de rire.
— Tant mieux, j’aurai mon plat pour moi toute seule, et je goûterai quand même le tien. »
Puis une voix, en français, nous sort de notre bulle :
— « C’est le comble : vous mangez des chiens et vous ne mangez pas de grenouilles.
Nous nous retournons. Une femme d’allure européenne, dans la soixantaine, nous dévisage. Je fronce les sourcils.
— Excusez-moi, pouvez-vous répéter ce que vous avez dit ?
Elle répète en pesant chaque mot :
— Je dis que c’est un comble que vous mangiez des chiens et que vous ne mangiez pas de grenouilles. »
Tout mon corps se met à trembler. Mon cœur envoie le sang dans mes artères à toute vitesse. J’hésite entre me lever pour la frapper et pleurer. Dans ma famille, nous avons toujours eu des chiens et des chats. Nous les aimons plus que tout. Imaginer que quelqu’un puisse manger un chien me fait terriblement mal. Alors être accusée d’en manger… Je sens les larmes couler sur mon visage rouge de colère. Trang, qui me connaît depuis plus de quarante ans, pose doucement sa main sur la mienne.
Elle me fait signe de ne pas réagir.
Je fixe la femme. Elle soutient mon regard avec la même colère.
Je me lève.
— « Bonjour, Madame. Est-ce que je peux m’asseoir à votre table ?
Elle est seule. Elle acquiesce d’un signe de tête. Avant que je ne puisse déverser ma colère, elle éclate en sanglots. J’étais venue avec tant de rage, une liste d’insultes prêtes à sortir, les pires que je n’avais jamais osé prononcer de peur de salir ma bouche. Elles se sont toutes envolées face à ses larmes. Je lui demande :
— Pourquoi avez-vous dit que nous mangions des chiens ?
Elle sanglote.
— Avez-vous vu quelqu’un en manger ici ? »
Elle sanglote encore plus fort. Tout le restaurant se tourne vers nous. Je vous épargne les détails : mouchoirs, étreintes. Trang se joint à nous. Voici son histoire.
Elle avait commencé son voyage par le nord du Vietnam, dans un village dont je ne me rappelle plus le nom, ni exactement où il se trouve. Mais à jamais, je ne souhaite pas m’y rendre. Une famille locale l’avait accueillie. Ils avaient visité la ville ensemble, partagé de bons moments. Dans leur foyer, il y avait un chien qui s’appelait Bắp, « maïs » en vietnamien. Elle s’était vite attachée à lui. Avant de partir vers le Centre du Vietnam, elle est revenue leur dire au revoir. Ils ont partagé un repas d’adieu. En regardant les carcasses dans le plat, le maître de maison a dit avec regret :
— « Bắp aurait adoré manger ces restes.
Elle a demandé :
— Mais où est Bắp ?
Le maître a répondu :
— Nous venons de le manger. »
Elle est partie en courant et a vomi tout ce qu’elle avait mangé. Bon, cette partie, je l’ai imaginée, elle ne me l’avait pas racontée. Mais en me mettant à sa place, je vomirais jusqu’au dernier morceau de Bắp. Plus tard, son guide lui a expliqué que, dans certaines familles, pour honorer un invité, on tue une poule, un coq, un canard… et parfois un chien.
Elle m’a demandé si c’était ainsi partout au Vietnam.
NON ! Absolument pas ainsi partout ! Tous les Vietnamiens ne mangent pas de chien, ni ne tuent leurs chiens pour en faire un repas de fête.
Je voyais dans son regard qu’elle n’était pas convaincue.
Cela m’a profondément blessée. Je n’ai pas touché à mon plat de bún chả Hà Nội. Je suis rentrée à l’hôtel et j'y ai passé la journée pour me remettre de mes émotions. Je n’ai pas dormi cette nuit-là.
Cette histoire me hante encore. Depuis mon arrivée en Australie, où dans ma famille chaque foyer a deux ou trois chiens, le moindre aboiement me ramène à ce récit cauchemardesque.
Est-ce que quelqu’un a vécu la même expérience ? Pourquoi des gens mangent-ils des chiens ? Est-ce culturel ? Une nécessité ? Une question de goût ? Où se situe la frontière entre nos attachements affectifs et les habitudes d’un autre monde ? À partir de quel moment juge-t-on, et à partir de quel moment cherche-t-on à comprendre ?
Je ne sais pas. Aidez-moi, chers lecteurs, à comprendre.
C’est l’article le plus triste que j’aie jamais écrit.















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