Il y a des gens que j’admire. Mais j’admire vraiment, vraiment, vraiment. Ils prennent le temps d’aller sur Facebook et de créer un compte juste pour me laisser des commentaires qui disent que mes nems sont de la merde et que ma face de chintoc leur fait chier. C’est incroyable. Même mes amis, mes vrais amis, ne prennent pas le temps de laisser un like ou un message sous mes publications. Tandis que ceux-là, je ne les connais même pas. Ils sont complètement inconnus. Et pourtant, ils prennent le temps de créer un compte exprès pour me laisser leurs messages.

Mais ce qu’ils ne savent pas, c’est que pour chaque commentaire qu’ils me laissent, ils m’offrent cinq centimes. Grâce au programme de monétisation, Facebook me paye pour chaque interaction. Alors continuez à créer des comptes et à me bombarder de messages disant que mes nems sont dans la merde. Comme ça, je vais avoir plein d’argent. Merci beaucoup à ceux-là. Ils sont cons, mais ils ne savent pas qu’ils sont cons.

Voici le message, Merci les cons, que j’ai adressé dans une vidéo partagée sur mes réseaux sociaux. Elle dépasse le demi-million de vues. Et j’ai reçu presque autant de messages de soutien. Cela me réconforte à l’idée que j’ai une communauté constituée de personnes bienveillantes, qui surtout ne cautionnent pas les commentaires des haters.

La cuisine est ma passion, à côté de mon travail d’agente d’artistes et d’auteure.

Sur les réseaux sociaux, je partage principalement mes astuces et mes créations culinaires. On me voit, dans ma cuisine, sans maquillage, les cheveux attachés, habillée d’un simple t-shirt noir et d’un vieux tablier. Je suis très loin de l’image des chefs étoilés, inaccessibles, ou des influenceurs sur yacht privé menant une vie de rêve. Rien chez moi ne devrait susciter ni jalousie ni envie.

Et pourtant.

Je reçois des messages de haine, racistes, sexistes, misogynes, d’une violence parfois insoutenable. Jusqu’à maintenant, j’avais l’habitude de bloquer ces haters et de supprimer leurs messages pour ne pas polluer mon fil d’actualité.

Mais cette fois, un hater m’a vraiment frappée en plein cœur.

D’abord, il n’a pas posté un, mais une avalanche de commentaires haineux.
Ensuite, il ne se cache pas derrière un faux profil. Sur sa photo, il pose fièrement à côté de son jeune fils.
Enfin, ce qui me trouble le plus, c’est que cette personne, incarnation de la haine gratuite, est suivie par une grande communauté d’abonnés.

Je partage avec vous quelques-uns de ses best-sellers, sans corriger les fautes :

Ta guele sale chin toc Va mangez du riz et nous casse pas les couilles. Sale noiche de merde. Aucune intégration a ce pays.

Pourquoi ces messages me touchent-ils plus profondément que les autres insultes ?
Parce que la personne qui m’adresse cette haine a elle-même la peau jaune et les yeux aussi bridés que moi. Cette violence vient d’un homme qui pourrait être mon petit frère, mon cousin. Un homme dont les parents ou les grands-parents ont peut-être connu eux aussi l’exil, le rejet, les actes de racisme.

Je me demande : qu’est-ce qui pousse quelqu’un à reproduire sur les siens la violence que lui-même, ou peut-être son fils, a pu subir ?

Est-ce cela, le vrai visage du racisme : celui qui finit par se retourner contre les siens, contre son propre reflet ?

Que je sois attaquée par des fascistes ou des partisans de l’extrême-droite, je pourrais presque m’y attendre.

Mais non.

Cette fois, je suis attaquée par l’un des miens.

La haine nourrit la haine. Moi, je préfère nourrir les gens. Alors à ceux qui me disent d’« aller manger du riz », je réponds avec douceur : oui, volontiers.

Et même mieux : je vous invite à partager avec moi la recette des nems de mes parents. Car derrière chaque nem, il y a bien plus qu’un plat.

Il y a une histoire.

Celle de mes parents.

De leur exil.

De leur courage.

De leurs gestes répétés mille fois dans la cuisine familiale.

Une recette transmise avec amour, de leurs mains aux miennes.
Transformer des insultes en transmission, voilà ma réponse.
Alors, pour conclure cet article, voici leur recette mythique.

Les nems de mes parents

(environ 40 nems)

Ingrédients

  • 1 kilo de poitrine de porc hachée

  • 500 g de carottes râpées

  • 500 g d’oignons hachés

  • 200 g de vermicelles chinois

  • 80 g de champignons noirs émincés

  • 4 œufs

  • 1 cuillère à café de sel

  • 1 cuillère à soupe de sucre

  • 3 cuillères à soupe de sauce d’huître

  • 1 cuillère à soupe d’huile de sésame

  • Poivre selon vos envies

  • 40 galettes de riz spécialement pour les nems, de 22 cm de diamètre

Préparation

Hachez la viande.
Faites tremper les vermicelles chinois et les champignons noirs dans de l’eau tiède pendant quinze minutes. Égouttez-les puis émincez-les finement.
Hachez les oignons, râpez les carottes, puis essorez-les bien.
Dans un grand saladier, mélangez tous les ingrédients et laissez reposer la farce toute une nuit au réfrigérateur.

Cuisson

Mes parents procédaient toujours en deux temps : une première cuisson à 160 degrés pendant dix minutes.
Puis, juste avant de servir, une seconde cuisson à 190 degrés pendant deux à trois minutes, pour leur donner cette couleur dorée et ce croustillant parfait.

Voilà.

Finalement, merci les cons.
Grâce à vous, aujourd’hui, ce ne sont pas vos insultes que l’on retiendra.
Mais les nems de mes parents.