Hypothèse de départ
Qu’est-ce que la violence dans l’art si ce n'est le recours ultime pour être certain de se faire comprendre artistiquement ? Comme le décrivait déjà très bien J.M. Bessette, grand sociologue du crime :
C’est lorsque la parole fait défaut qu’on a recours au geste.
(J.M. Bessette, sociologie du crime, 1982, p. 98)
Cette démarche-là s’oppose donc à la prise de parole classique, en ce sens qu’elle échappe aux opérations classiques des langues naturelles (comme l’énonciation), présentes dans toute langue naturelle articulée, pour aller sur le terrain du langage, tentant de s’exprimer et d’atteindre une certaine « efficacité symbolique », selon l’expression de Claude Lévi-Strauss. Cette efficacité dessinerait pour nous une forme de vie.
Le langage précède la langue, sans s’en dissocier ; elle est cette matrice de possibilités qui nous est offerte par l’Histoire, cette capacité d’articuler des sons en phonèmes, puis en mots et en phrases, pour former une langue vivante et complexe. Plus profonde, cette capacité de l'être humain détermine ensuite toutes les langues vivantes développées dans l’Histoire.
Nous tentons ici de « sémiotiser » le sens – c’est-à-dire la direction – de la violence présente dans notre corpus. Celui-ci est composé de quatre tableaux du seizième siècle signés de l’immense peintre néerlandais de la Renaissance, Jérôme Bosch.
Un mot sur le peintre et son œuvre
Jérôme Bosch est un peintre néerlandais né en 1450 et mort en 1516. Ses peintures font partie de la peinture primitive flamande. Formé dans l’atelier familial de Bois-le-Duc, il intègre l’influente confrérie de Notre-Dame, vouée au culte de la Vierge. Peintre de culture humaniste, en phase avec l’élite urbaine de son temps, il travaille pour une clientèle aristocratique, voire princière. (Jérôme Bosch, faiseur de diables et peintre du destin des hommes, Connaissance des Arts, 2020).
Il est énormément influencé par le climat de religiosité de son temps ; ces thèmes se reflètent dans l’œuvre de Bosch, imprégnée de la notion de péché. Ainsi, pour sa postérité, il est important de retenir que Jérôme Bosch est retenu comme le peintre des monstres et des scènes infernales, devenu par la suite un genre à part entière.
Contexte et analyse historique
En effet, à l’époque J. Bosch travaillait dans un « atelier », et il ne travaillait pas tout seul ! C’était aussi un travail collectif, la vision de l’artiste s’attelant seul à son œuvre, malgré le mal-être, est une vision qui date du XIXe siècle. Comme nous l’avons vu plus haut, « l’artiste » était loin d’être un hérétique et toute sa peinture porte, selon nous, la symbolique de cette justification divine, transcendante, de l’existence de cette violence.
La violence est une conséquence négative du péché. Comme celui-ci est à éviter, on dissuade les hommes non par le discours, les noms de ses toiles sont à ce point de vue éloquent : la nef de fous, le jardin des délices, et donc la langue mais par le langage, plus expressif, de ses tableaux ; plus à même de porter son message avec une réelle « efficacité symbolique » (C. Lévi-Strauss).
La tentation de Saint-Antoine, fragments, 1510.
La violence comme forme de vie
Ce qui domine dans l’expression du peintre est une volonté de montrer l’achèvement de l’action violente. En effet, si nous partons du fait que :
La représentation de la violence, quelle qu’elle soit, semble trouver dans le corps et ses transformations (lacération, compression) son élément central.
(J. Alonso, D. Bertrand, Lanciono, 2021)
Ici le corps est transformé, assailli, défiguré, il se cache, voire se terre pour ne plus subir cette machinerie infernale de la violence.
Au niveau figuratif, on peut noter la dimension « baroque » illustrée par le désordre de la peinture, l’éclatement des corps sur toute la toile, un non-respect de la règle principale de la peinture classique : la continuité des lignes de force. Il est question ici de discontinuité totale, d’un grand « bazar » chromatique, spatial.
Au niveau narratif, nous constatons une désincarnation des sujets, qui deviennent des non-sujets à cause de la violence omniprésente. Si la violence ne se constate finalement qu’aux changements qu’elle engendre sur les corps, nous pouvons percevoir que les changements sont si profonds sur les corps qu’elle les transforme en non-sujets. En effet, pour demeurer sujet, le corps humain a besoin de conserver, du mieux qu’il peut dans le récit, une intégrité physique minimale. D’ailleurs s’il est blessé, cela le diminue directement en tant que sujet de la narration et le met en position de non-sujet, voire d’objet.
Dans les tableaux de Bosch, la violence y est visible au niveau figuratif de manière esthétisée comme montrant son « apogée », c'est-à-dire au moment où les corps sont le plus atteints par elle. C'est une violence à intensité maximale captée dans son intensité pourtant en général fuyante. D'un point de vue temporel, on pourrait même parler d'une violence paroxystique, en pleine action sur les corps, juste avant que le processus ne se termine par la mort.
Au niveau axiologique, c'est la valeur de la résilience qui se démarque. Loin de la valeur de la volonté qui implique une possibilité d'action sur le narratif, l'œuvre de Bosch est traversée par la résilience et le « vouloir laisser-faire » de la violence.
En conclusion, pour nous, l'hypothèse de la violence comme forme de vie est confirmée car elle se représente dans ces tableaux que nous venons d'explorer, un fait total traversant tout le mille-feuilles du sens. Jérôme Bosch souhaitait, en définitive, exprimer le souhait d’éviter aux Hommes les péchés et donc la souffrance et la violence, même légitime qui découlait de la violence.
Bibliographie :
Bosch Paintings: 5 Masterpieces of the Most Mysterious Artist Arts Diary & Pad, 29 décembre 2019.
« Jérôme Bosch, faiseur de diables et peintre du destin des hommes. ». Connaissance des Arts, 30 octobre 2020.
Juan Alonso Aldama, Denis Bertrand et Tarcisio Lancioni, « Pour une sémiotique de la violence », Actes Sémiotiques, 125, 2021, consulté le 15/10/2022.
J.M. Bessette, sociologie du crime, 1982.
Jacques Fontanille, « De la sémiotique du vivant aux formes de vie ». Formes de vie, Presses universitaires de Liège, 2017, p. 13‑37. OpenEdition Books.
















