Faire abstraction du passé et de la vie de Gerhard Richter, c’est passer à côté de son œuvre. Ne pas la comprendre. Et rester insensible à ce qu’il nous montre en le cachant.
Richter est né à Dresde, en 1932. Il grandit pendant la Deuxième Guerre mondiale. Qui a touché de plein fouet sa famille. Tuant sa tante malade puisque la propagande nazie éliminait tous les faibles. Et faisant sombrer son père dans la folie jusqu’au suicide. Gerhard en restera très affecté. Il passera sa jeunesse et l’apprentissage de la peinture du mauvais côté de l’Allemagne, à devoir peindre sur les murs la propagande soviétique. Jusqu’à en être dégouté. En 1961, il réussira à s’enfuir à l’Ouest, avec sa femme Ema. Ils s’installent à Düsseldorf.
Toujours, il réfutera de décrire le monde selon ses impressions. Il a besoin de s’en détacher pour mieux le dépeindre. Ce peintre « classique », qui ne peint que dans son atelier, les portraits, les natures mortes, les paysages et les grands évènements ou enjeux de son époque, filtre tout à travers un autre médium, la photographie et le dessin, à partir desquels il crée une image autonome et indépendante. Il sort de son atelier, appareil photo au poing, pour saisir ce que la machine voit. Et ainsi, il parvient à couper l’image de ses sentiments. Il reproduit le cliché à s’y méprendre. Alors que la peinture est encore humide, il fait glisser le pinceau sur la surface, en rendant ainsi les traits flous et en propulsant la vitesse de lecture vers l’abstraction.
Sa toile Bomber, en 1963, prend sa source dans une coupure de magazine qui évoque le bombardement des alliés à Dresde, dans laquelle il a étudié les Beaux-Arts alors qu’elle était partiellement détruite. Le portrait de sa femme Ema Nu sur un escalier, en 1966, est une réponse classiquement floue au célèbre tableau de Marcel Duchamp, du même titre.
Le portrait de sa fille Betty, de sa cadette Ella et son Selbstportrait [Autoportrait] mettent en avant le flou rendu par les glissements du pinceau sur la peinture encore humide. Et l’huile sur toile Fenster [Fenêtre], en 1968, est d’une simplicité tellement puissante qu’on est littéralement aspiré de l’autre côté des croisillons. Enfin, le paysage du Vierwaldstätter See [Lac des Quatre-Cantons], en 1969, est troublant de réalisme mélancolique.
Plus tard, à l’aide d’un racloir, il arrive à flouter les grands formats en les livrant au hasard de sa technique novatrice.
Grau [Gris], en 1974, en est un exemple. La texture née du racloir confère au gris une propre vie qui n’est pas sans rappeler les inspirations noires de Pierre Soulages. En peignant Silikat [Silicate], Gerhard utilise la photographie de la molécule la plus répandue sur la terre. Il l’agrandit de façon à rendre visible la forme moléculaire du silicate et en peint plusieurs versions dans les tons gris, avec différents degrés de netteté. Le flou donne vie à la structure abstraite, devenue partie intégrante de la réalité.
Mais Richter ne s’arrête pas aux gris : il peint les couleurs. 4096 Farben [4096 couleurs], en 1974, est une laque sur toile tellement resplendissante qu’elle donnera naissance à ses fameux nuanciers, célèbres dans le monde entier. Il ira même jusqu’à produire Strip, en 2011, en mettant au point un processus rigoureux d’impression numérique à jet d’encre sur papier entre aluminium et Perspex (Diasec) : « divisé, reflété, répété ». Il réussit ainsi à obtenir une division verticale du tableau, répétée 4096 fois et faisant apparaître une suite de pixels de couleur, composée de fines lignes horizontales, dont l’effet chromatique est à la fois fascinant et troublant.
Les moments tragiques de l’histoire tels que la Shoah et le 11 septembre 2001 prennent encore plus de puissance par l’abstraction qui nous détourne de l’abjection afin de mieux la recevoir. En recouvrant pudiquement l’horreur, Richter nous permet une autre lecture du tragique, avec un message d’espoir et de vie, au-delà de l’indicible. Il s’inspire encore du racloir pour sa série Cage, qu’il compose en écho aux silences et au 4’33’’ du célèbre musicien et compositeur d’avant-garde, John Cage. Peut-être pour nous apprendre à écouter la peinture autrement ?
Gerhard Richter a déclaré avoir achevé son œuvre peinte. S’il conçoit encore pour les espaces publics, comme cette année, les deux grands reliefs colorés Color Chase One [Chasse aux couleurs une] et Color Chase Two [Chasse aux couleurs deux] à l’entrée de l’édifice de Norman Foster, au 270 Park Avenue, le tout nouveau quartier général de la JP Morgan Chase à New York, il ne se consacre depuis 2022 qu’au dessin. Il ne travaille plus sur les murs, comme à ses débuts. Il travaille derrière son bureau, à Cologne. Chaque dessin est daté, ce qui permet de suivre son processus de création. Richter explore toutes les pistes du dessin. Il utilise les lignes, le frottage et les ombres. Il expérimente des techniques inédites avec des instruments improbables. Et surtout, il s’amuse à laisser goutter l’encre sur le papier, puisque le hasard fait partie de la vie.















