Pour moi, l’architecture n’est pas seulement la construction de structures utilitaires. Elle va bien au-delà de l’esthétique et de la fonctionnalité. C’est un artéfact, où l’espace se fait l’écho de nos émotions, de nos rêves et de nos pensées. C’est un dialogue silencieux entre l’espace et l’individu, une danse subtile où le bâti et l’humain se nourrissent mutuellement.
L’architecture réside dans ce délicat équilibre entre rêve et réalité. L’architecte se doit de trouver cette douce fusion où l’imaginaire n’annule pas l’évidence, mais l’élargit, la magnifie. Il devient ainsi le créateur de ces ponts invisibles, où l’imagination augmente les valeurs de la réalité. Ainsi, l'espace devient le lieu physique dans lequel nous évoluons, un lieu riche de significations, un terrain privilégié où se jouent l’imaginaire et l’inconscient.
L’inconscient, dans cette dynamique, joue un rôle essentiel, car, comme le soulignent les réflexions de Bachelard, dans La poétique de l’espace, qui correspondent à mes convictions personnelles et appuient l’idée que l’architecture doit être vécue avant tout “l’espace habité est un espace vécu”. L’architecture est un prolongement de l’intimité humaine, “l’âme vient inaugurer la forme, l’habiter, s’y complaire”.
D'ailleurs, l'être humain a toujours été très sensible au bonheur. Pour moi, il s’y trouve dans cet espace où l’on se sent protégé, à l’abri du monde extérieur, et pourtant pleinement ouvert à la beauté et à la poésie du quotidien. La maison devient un lieu sacré, “notre coin du monde”. La maison est notre premier “univers”. C’est un espace à la fois concret et symbolique. La maison, dans sa structure même, est une extension de notre intérieur, une projection de nos désirs, de nos peurs, mais aussi de nos aspirations. Dans un tel espace, le bonheur ne se trouve pas dans la recherche de l’extraordinaire, mais dans la simplicité des choses. Chaque recoin d’une pièce est une extension de soi, chaque fenêtre, une ouverture vers le monde extérieur, un rappel que l’architecture est à la fois un espace privé et un lien avec le cosmos. Chaque pièce devient un espace où l’on s’ancre et où l’on se transforme. Des motivations émotionnelles, spirituelles, doivent accompagner l’architecte tout au long du processus de réalisation et mettre en cohérence l’espace et la sérénité pour aboutir à une création à la limite du divin et de l’élégance de la simplicité.
Gaston Bachelard parle aussi de la verticalité et de l'horizontalité de l’espace. Le grenier, le toit, l’élévation, sont associés à la quête de transcendance, tandis que la cave ou le sous-sol sont des espaces de réclusion et d’introspection, liés aux profondeurs de l’inconscient. “L’espace vertical est le lieu des rêves, des idéaux et des symboles d’élévation”, écrit-il, alors que l’horizontalité, symbolisée par le sol, le jardin ou le lit, incarne le quotidien, l’enracinement, la stabilité. La verticalité en architecture symbolise pour moi, un lien très intime avec le ciel, un espace d’évasion vers l’infini. L’horizontalité quant à elle, est une plongée vers les racines et les profondeurs, sans pour autant couper l’individu du monde au-dessus de lui. En architecture, le corps humain est à la fois en contact avec la terre et en dialogue avec le ciel. Fusion entre les mondes physiques et psychiques.
Suivant cette vision, il n’y a pas de rupture entre l’intérieur et l’extérieur. L’architecture devient un lieu de métamorphose, une sorte de transition entre l’intime et le public. Ce qui me rappelle ce que Virginia Woolf évoque dans son livre Une chambre à soi “Une femme doit avoir de l’argent et une chambre à elle si elle veut écrire”. Si la chambre de Woolf est un lieu de création, mon approche de l’architecture est aussi celle d’un sanctuaire personnel. Un espace propice à la traduction de l’âme, où le cœur éclate en silence à travers l’écriture, où l’homme trouve refuge et paix. L’espace influe sur l’individualité, la créativité et le développement personnel. La chambre, décrite dans le livre, fait écho à la métaphore d’un espace privé, un lieu distinct des contraintes sociales et familiales. L’individu doit pouvoir se sentir chez lui, non seulement dans sa maison, mais aussi dans le monde des idées, des arts et de la littérature. L’architecture, à travers la conception des lieux et la distribution des espaces, joue un rôle crucial dans la façon dont ces libertés peuvent être vécues. Penser l’espace non seulement en termes physiques, mais aussi en termes de possibilités sociales, intellectuelles et créatives.
D’un autre côté, je partage élagement la vision de Norberg-Schulz, selon qui, l’architecture doit être un moyen de “révéler un lieu”. Je crois que chaque lieu porte en lui une histoire, un passé, une âme immortelle, et qu’il est de notre responsabilité, en tant, qu’architectes, de le sublimer, de le rendre vivant, de le révéler, de l’imprégner d’histoires nouvelles, d’expériences sensorielles et de communiquer intimement avec son environnement. Au-delà du bâti, au sens propre du terme, l’architecture a la capacité de susciter des émotions. Un simple escalier peut devenir un chemin symbolique, un couloir peut évoquer un passage d’un sentiment à un autre, une chambre peut se faire refuge, un jardin, un lieu de sérénité. “L’architecture, par ses formes, et ses volumes, crée une atmosphère qui influence directement l’état psychologique de ses habitants.”
En fusionnant ces trois perspectives, l’architecture devient un lieu de rencontre entre l’intérieur et l’extérieur, où cette barrière devient invisible et amène l’individu au voyage. À un voyage où les sens se combinent, se mélangent et s’unissent. L’architecture se transforme en une poésie de l’espace, un espace où les aiguilles arrêtent de tourner, où le temps s’immobilise et permet à l’être humain d’être à la fois chez lui et ailleurs, dans un rapport intime et singulier au monde.
L’architecture devient le miroir d’une quête de sens, et se transforme en une forme vivante, vibrante, dialoguant avec nos émotions, nos rêves et nos souvenirs les plus profonds.















