La Galerie Marian Goodman à Paris a le plaisir d’annoncer une exposition de Tacita Dean et Bruce Nauman. Depuis le début des années 1990, Tacita Dean développe une œuvre à la croisée de nombreux médiums tels que le dessin, la gravure et le film photochimique. Depuis le milieu des années 1960, Bruce Nauman n’a eu de cesse de repousser les limites des médiums traditionnels à travers l’exploration du corps, du langage et de la performance. Il est considéré comme l’un des artistes les plus influents de notre époque. Ensemble, ils présentent Drawing blind drawing (2026), un diptyque filmique créé à quatre mains.
Tacita Dean et Bruce Nauman lient connaissance en février 2025 et leur première discussion se focalise sur le dessin. Nauman travaille alors à la pointe d’argent ou d’or sur un nouveau corpus d’œuvres, qui marque son retour au dessin après une pause de près de vingt ans. A l'aide d'un rig 3D pour iPhone de son invention, il commence aussi à se filmer en train de dessiner, souvent à l’aveugle. A la fois mnémonique et exercice de concentration, il dessine à partir de son imagination et de sa mémoire une nature morte placée devant lui. Chaque dessin témoigne du lien infaillible entre l’esprit et le geste, l’image et la représentation. Comme Nauman confie à Dean : « On ne peut pas se tromper lorsqu’on dessine les yeux fermés ». Dean, qui commence également depuis peu à utiliser la pointe d’argent sur des surfaces de tableau noir, reconnaît dans les dessins à l’aveugle de Nauman son propre intérêt pour l’importance du « fait de l’imprévu » dans l’art et pour la l’aveuglement, qui fait écho aux caches qu’elle crée à l’intérieur de sa caméra 35mm.
Alors que le dialogue entre Dean et Nauman se poursuit à distance pendant plusieurs mois, ils conviennent de se revoir et d’organiser une séance de dessin collaborative que Dean filmera avec sa caméra analogique. S’inspirant de l’utilisation des caches et des cadres élargis du Napoléon d’Abel Gance, Dean adapte son système de masquage pour donner l’impression que les artistes dessinent simultanément alors qu’ils figuraient côte à côte dans le cadre. Ensemble, ils composent une nouvelle nature morte avec un moulage en plâtre de la main de Goethe que Dean avait rapporté de Berlin et une œuvre en bronze de Nauman représentant sa main avec le pouce et les doigts formant un cœur.
Réunis chez Nauman au Nouveau Mexique en novembre 2025, puis en janvier 2026, les artistes expérimentent une multitude de possibilités sans avoir une idée préalable de la forme finale du film. Nauman avait réalisé un collage à partir de photocopies déchirées pour imaginer comment leurs mains pourraient figurer ensemble dans le cadre. Dean décalque ce collage pour créer un cache et en fabrique également d’autres à partir des contours de leurs propres mains. De ces rendez-vous, de leurs essais et échanges, naissent deux films 35mm : Hand on, dévoilé début octobre à la Hamburger Bahnhof à Berlin et Drawing blind drawing présenté pour la première fois à Paris.
Projeté au rez-de-chaussée de la galerie, Drawing Blind Drawing se concentre uniquement sur les mains de Nauman et Dean occupées à dessiner. Ce diptyque filmique utilise deux caches « déchirés » issus du collage de Nauman, lui aussi présenté dans l’exposition. Chaque film montre un support en papier différent : l’un recouvert de peinture pour tableau noir, l’autre d’acrylique blanc utilisé traditionnellement avec la pointe d’argent. L’artiste qui a les yeux fermés est aidé par celui qui voit et les rôles s’inversent dans l’autre moitié du cadre. Pour l’un des dessins, ils n’utilisent qu’une seule main, tandis que dans l’autre ils utilisent les deux.
La double projection 35mm de plus de sept mètres de long consiste en une double fragmentation ; chaque film étant lui-même divisé diagonalement. Les mains des artistes apparaissent plusieurs fois à l’écran à des échelles différentes, elles s’entremêlent et se confondent. Le dispositif en diptyque donne l’effet d’un miroir et marque symboliquement la double signature de l’œuvre. Pendant environ 4 minutes, une chorégraphie de gestes donne à voir l’attention et la dédication des artistes au travail, tandis que les dessins à la pointe d’or ou d’argent apparaissent peu à peu. L’illusion d’un temps présent et continu réside sur l’imbrication et la simultanéité des quatre séquences, dont les interactions créent une forme de rythme musical et d'imprévisibilité poétique.
Drawing blind drawing cristallise la complicité de Dean et Nauman développée au fil des mois. Accordant tous deux une importance majeure au processus et à ses aléas, ils ont été guidés par leurs intuitions. Le mode de fabrication du film, affranchi d’une recherche de perfection formelle, a répondu au caractère libérateur et imprédictible de la pratique de Nauman inspirée de son atelier. En apparaissant devant la caméra, Dean et Nauman exposent chacun une part de vulnérabilité. Si Nauman a réfléchi sur son rôle d’artiste prenant à ses débuts son propre corps pour sujet, Dean était jusqu’alors toujours restée derrière la caméra, préférant observer d’autres artistes à travers ses films-portraits plutôt que d’être observée.
L'exposition s’accompagne d'un livret comprenant la version intégrale d'une conversation entre Tacita Dean et l'historien de l'art Hal Foster autour des deux films réalisés en collaboration par Dean et Nauman. Une version abrégée de cet entretien figure dans le catalogue de l'exposition collective Next door à la Hamburger Bahnhof, dans laquelle Dean et Nauman présente leur deuxième film 35mm. Hand on y est projeté à l’entrée de Room with My soul left out, room that does not care (1984/2010), l'installation permanente de Nauman située à l'extrémité des Rieckhallen de la Hamburger Bahnhof, là où Dean avait son atelier au début des années 2000.
















