La galerie Perrotin présente, la première exposition personnelle d’Alma Allen à Paris, dévoilant une nouvelle série de bronzes monumentaux.
Allen est un sculpteur autodidacte qui travaille le bois, la pierre et le bronze, souvent à partir de matériaux issus de son environnement. Ses œuvres semblent chargées d’une énergie psychique et revêtent une dimension talismanique, tout en se prêtant à la classification autant qu’elles y résistent.
Évoquant des racines, des gousses, des mollusques et des fossiles, ses sculptures semblent entretenir un lien avec les vastes étendues de territoire et les formations naturelles monumentales qui ont jalonné sa vie :l’Utah, où Allen a passé son enfance ;Joshua Tree, en Californie ; et Tepoztlán, au Mexique, où il vit aujourd’hui.
Lorsqu’un collectionneur a un jour demandé à Jean-Michel Basquiat son CV, l’artiste lui a proposé de dessiner le contour de sa main. J’imagine les mains d’Alma Allen elles aussi comme un recueil de son expérience : noueuses et usées, polies et crevassées — « nourries par les difficultés », selon la formule qu’un critique a utilisée pour décrire la vie de l’artiste. Bien que ses sculptures prennent leur forme finale dans les dures matières de la pierre, du bois et plus récemment du métal, chacune trouve encore sa source dans l’immédiateté de la main, comme toujours depuis qu’il a commencé à sculpter avec un couteau de poche, lorsqu’il était adolescent dans l’Utah. L’artiste travaille la corde, l’argile ou la cire entre ses mains, repousse leurs limites pour trouver le point qui leur offre équilibre et poids. C’est une pratique méditative qui se rapproche d’une forme d’automatisme : le but n’est pas d’atteindre une maîtrise parfaite de ces matériaux simples, ni de leur faire réaliser une intention prédéterminée, mais plutôt de libérer une forme potentielle qui s’y trouve déjà d’une certaine manière, pour que « mes mains m’apprennent quelque chose », explique Alma Allen.
Scannées à partir de ces œuvres de poche, agrandies puis finalement coulées en bronze dans la fonderie située au domicile du plasticien, les sculptures de cette exposition portent toujours la marque de la relation intime de l’artiste à la texture. Il est inutile d’avoir le pied marin ou de savoir qu’il aime naviguer et prévoit prochainement un voyage en bateau du Mexique jusqu’à l’Europe pour reconnaître la grammaire haptique des nœuds marins dans les replis et les spirales des sculptures, ni pour sentir dans leurs masses qui serpentent et débordent les échos de longueurs de cordes attachées, enroulées et sorties d’un nœud. Alma Allen a travaillé sur nombre de ces pièces après avoir passé du temps à Venise cette année, me raconte-t-il, ramenant avec lui l’expérience « d’être entouré d’eau ». Il a travaillé à plusieurs d’entre elles à bord de son bateau, transportant ses modèles de poche dans une petite valise. En regardant ces formes élastiques et fluides, on peut presque imaginer des forces qui les tirent pour les aider dans leur voyage : des vents violents, des courants profonds qui les tractent et les tendent. Toutefois, s’ils s’étirent et s’enroulent, ces tresses et ces nœuds ne rompent pas. S’ils évoquent la tension ou le stress, ils nous transmettent aussi l’idée de s’accrocher, de tenir bon. Exprimant une forme de résistance, ils nous rappellent également ce qu’est l’art et ce qu’il a toujours été pour Alma Allen : un moyen de survivre.
Un groupe de reliefs muraux présentés dans cette exposition portent eux aussi la marque de la main de l’artiste – des plis et des crêtes à leur surface témoignent du processus de leur formation, comme de la pâte qui aurait été pétrie et étirée. Rappelant des boucliers ou des peaux d’animaux, ces oeuvres évoquent la protection, le refuge, mais pourraient aussi bien être des fragments d’un mur de grotte ou d’une falaise. Cela prend tout son sens lorsque le plasticien m’indique que les premières oeuvres d’art qu’il a vues et sans doute celles qui l’ont le plus marqué au cours de sa vie étaient des pétroglyphes des peuples autochtones d’Amérique. (Notons ici qu’Alma Allen compte sur le développement et l’intensification des patines très brillantes de ces bronzes au fil du temps, de la même manière que la roche s’érode dans un paysage.)
Comme l’a montré son exposition en 2023 au musée Anahuacalli de Mexico, où ses oeuvres ont pu côtoyer la collection d’art précolombien de Diego Rivera, l’artiste a une forte affinité avec l’art très ancien. Il raconte l’émerveillement qu’il a ressenti lorsqu’il a vu ces pétroglyphes dans l’Utah en expliquant que c’était l’oeuvre de « quelqu’un que je n’ai jamais vu ni connu ». Ainsi, pour Alma Allen, l’art a toujours sous-entendu une certaine distance, quelque chose que l’on ne peut pas forcément ni exprimer ni expliquer. Deux reliefs muraux de l’exposition semblent s’être repliés sur eux-mêmes : il les compare à des pages d’un journal intime ou d’une lettre, pliées pour que personne ne puisse les lire, pour qu’elles gardent leurs secrets.
Les lignes et les coutures dans ces nouvelles oeuvres me rappellent aussi les crêtes ou les « cannelures » qui ornent la longueur d’un saguaro, ce cactus sacré dont la forme striée en colonne est présente dans deux oeuvres verticales de l’exposition. Elles m’évoquent également les plis d’un drapé de la Renaissance, comme celui de la Madonna del parto (vers 1457) que Piero della Francesca aurait peint à la main en sept jours, juste après la mort de sa mère. Évoquant à la fois le divin et la botanique, ces oeuvres éclairent davantage l’oeuvre immense qu’Alma Allen a placée au centre de son exposition vénitienne : une grande silhouette brillante qui rappelle à la fois le saguaro et la Vierge de Guadalupe, sainte patronne du Mexique, qui parlait Nahuatl et a laissé sa marque miraculeuse dans les plis d’une tilma, une cape traditionnelle des peuples autochtones.
« En un sens, je produis des apparitions », admet l’artiste. Nous parlons de mystères : des expériences inexpliquées, la doctrine de l’idéalisme analytique et la vie dans une ville où l’apparition d’un esprit est un phénomène aussi quotidien que la météo ; mais aussi, à quel point une vie frappée par l’isolement et le dénuement a conduit, au travers de détours et de rebondissements, à une famille aimante et à un studio bouillonnant d’activité, véritables miracles de la vie. Dans leur constante rencontre avec l’inattendu, les sculptures d’Alma Allen rendent hommage à ces mystères et incarnent la curiosité essentielle et sans prétention que leur témoigne l’artiste, son désir simple : « regarder ce qu’est la réalité derrière son apparence et utiliser ma propre vie comme expérience pour la comprendre ».
Cela me ramène aux œuvres qui sont Not yet titled (Sans titre pour l’instant) et à ce rappel de toujours garder de la place pour de nouvelles informations ou d’autres modes de compréhension qui se feront jour. J’ai lu quelque part qu’on ne peut jamais prendre que 50 % de recul : l’autre moitié de l’histoire est toujours là, quelque part, attendant de se produire.
(Texte par Matthew McLean)
















