Après plusieurs expositions personnelles d'envergure organisées cette année au Museum SAN de Wonju, en Corée du Sud, au He Art Museum de Shunde, en Chine, et à l’Abbaye de Beaulieu-en-Rouergue, en France, Lee Bae revient à la galerie de Paris pour sa neuvième exposition individuelle avec Perrotin.

Avec Attending, l’artiste présente un ensemble récent d’œuvres comprenant des sculptures monumentales, une installation in situ, un nouveau corpus d'œuvres issu de sa série Brushstrokes, ainsi qu’une vidéo performance.

L’art de Lee Bae, bat au rythme du cycle de la vie. Unanimement reconnu pour sa maîtrise du charbon, l’artiste l’utilise pour explorer les thèmes universels de la destruction et du renouveau. Obtenu à partir de bois brûlé, le charbon symbolise à la fois la force destructrice de la nature, son potentiel de régénération et de reprise. Pour Lee Bae, le charbon incarne le cycle de la vie, la purification, le passage du temps et l’énergie — c’est la nature transformée par le feu.

Né en Corée du Sud en 1956, Lee Bae grandit dans un pays marqué par le traumatisme collectif de l’occupation japonaise lors de la Seconde Guerre mondiale, dans les épreuves de l’après-guerre de Corée, et dans les difficultés économiques des années 1960 et 1970. Il étudie à l’université Hongik de Séoul auprès de Park Seo-Bo, considéré comme le parrain du Dansaekhwa. Ce mouvement monochrome rejetait les traditions artistiques occidentales et japonaises, au profit de méthodes introspectives, exigeantes et répétitives incluant une interaction physique étroite avec les matières brutes.

Après de premières expositions en Corée, à la fois personnelles et collectives, dans la foulée de son MFA en 1986, Lee Bae rejoint Paris en 1990, encouragé par Lee Ufan, figure majeure du Dansaekhwa, et cofondateur du mouvement japonais Mono-ha. Ce mouvement renonçait à la peinture et à la sculpture traditionnelle, les artistes assemblaient des matériaux naturels et industriels — pierre, terre, bois, plaques de fer, verre et corde — dans des compositions simples, sans fioritures. À son arrivée à Paris, Lee Bae travaille plusieurs années comme assistant dans le studio de Lee Ufan.

De Park Seo-bo, Lee Bae apprend l’art comme discipline de soi, l’unité du corps et de l’esprit. Lee Ufan lui transmet pour sa part la relation entre l’espace et la matière, et la nécessité de faire le vide en lui pour découvrir une nouvelle connexion entre le matériau et son identité en tant qu’artiste. En quête d’une identité artistique en dehors de son pays natal, Lee Bae commence à utiliser le charbon en tant que matière brute. Ce choix de matériau tient pour partie l’impécuniosité qui avait déjà conduit les artistes du Dansaekhwa vers des matériaux modestes, et au lien spirituel qui le rattache à son pays d’origine.

Ne s’étant jamais considéré comme un artiste Dansaekhwa, Lee Bae établi une relation conceptuelle entre ce mouvement et le Mono-ha, en consacrant sa pratique à une étude rigoureuse du noir et de la pureté de la forme, grâce à laquelle il a développé un style bien à lui. Il y a dans sa pratique quelque chose d’un rituel spirituel : des gestes précis, inlassablement répétés, utilisant uniquement du charbon. De cette répétition, similaire à ses mouvements lorsqu’il crée ses œuvres calligraphiques, naît une conversation méditative sur le corps, le temps et la matière.

Au fil d’une philosophie spirituelle et artistique centrée sur le charbon, Lee Bae l’utilise depuis plus de trente ans comme médium artistique principal dans ses dessins, peintures, sculptures et installations immersives. Pour lui, le charbon est bien plus qu’une matière première. Son importance est d’autant plus significative que l’artiste le fabrique lui-même en brûlant du pin, du chêne et du peuplier, investissant son temps et son énergie à la création de quelque chose de nouveau. La fabrication du charbon constitue pour lui un temps de réflexion sur l’œuvre à venir. Avant d’entamer la création, il prend toujours un temps pour organiser sa pensée. Pour lui, l’attente n’est pas une perte de temps, mais une nécessité pour réfléchir au seuil de chaque création.

Ses assemblages Issu du feu, aux allures de mosaïques, naissent de morceaux de bois calcinés et de fragments de charbon, afin d’obtenir des éclats qui sont ensuite méticuleusement arrangés et incrustés sur des toiles. Les surfaces sont alors poncées et recouvertes de résine pour créer des noirs monochromes à la fois absorbants et réfléchissants. Dans ses magnifiques series Brushstroke : un mélange d’encre de charbon et de l’huile appliqué en larges gestes spontanés, sur papier ou sur toile, Lee Bae inscrit dans un trait abstrait et méditatif, le mouvement du corps, la pesanteur et le passage du temps. Dans ses sculptures, il transforme des troncs d’arbres bruts et carbonisés en totems saisissants, tout en transposant ses coups de pinceau à l’encre charbonneuse en bronzes immenses et tridimensionnels.

Pour son exposition en parallèle à la Biennale de Venise en 2024, Lee Bae a imaginé une installation immersive qui transposait à travers ses différents procédés l’embrasement de la « maison de la lune », une cérémonie traditionnellement tenue lors de la première pleine lune, célébrant avec toute la communauté le cycle du cosmos. Plus récemment, il a présenté En attendant, une exposition déployée sur trois lieux et proposant un autre aperçu méthodologique : l’exploration du charbon comme médium de transformation, les cycles de la nature, du temps, des catastrophes et de l’attente active. Elle était installée respectivement dans l’abbaye de Beaulieu-en-Rouergue, dans sa ville natale de Cheongdo en Corée du Sud, et au spectaculaire musée SAN, temple moderniste de l’art conçu par Tadao Ando, à Wonju.

Dans le prolongement de ces rencontres entre anciens et nouveaux procédés, cette nouvelle exposition de Lee Bae à la galerie Perrotin Paris (sa neuvième exposition personnelle depuis qu’il a rejoint la galerie en 2018), propose une installation immersive d’œuvres sur deux étages de la galerie ainsi que dans le jardin. Avec ses assemblages emblématiques Issu du feu, ses Brushstroke paintings et ses Brushstroke-Bronzes, cette exposition tentaculaire propose aussi une nouvelle performance vidéo intitulée Becoming et introduit les Brushstroke-Staples, des œuvres calligraphiques qui imitent ses grandes traces de pinceau grâce à l’utilisation d’amas d’agrafes métalliques, ainsi que les assemblages Issu du feu-Performance — façonnés d’après sa silhouette dans la performance vidéo au sein d’une rizière coréenne.

Intitulée Attending, l’exposition met en lumière le concept d’attente, gidarim en coréen, qui peut être compris comme une action : une expérience émotionnelle de l’anticipation de quelque chose ou de quelqu’un de très important pour soi. En choisissant ce titre, Lee Bae porte un regard neuf sur ce qu’est l’attente, thème qui traverse son œuvre depuis longtemps. Il s’agit d’être complètement présent, tout en étant dans l’attente de ce qui n’est pas encore advenu. C’est prêter attention, écouter avec soin, se concentrer sur le temps, l’espace et sa propre existence.

La nouvelle vidéo Becoming, présente Lee Bae en pleine performance, ne faisant plus qu’un avec la nature et avec sa terre natale, les pieds dans une rizière, tandis qu’il balaie le sol et de grands lés de tissu blanc à l’aide d’un balai composé de branches d’arbre attachées ensemble. Il s’avance dans ce paysage d’eau, marque une pause méditative pour mûrir son prochain geste avant de passer à l’action avec son balai, effectuant des gestes calligraphiques. Il travaille la terre, exprimant ainsi le rapport intime au labeur qui irrigue toute son œuvre, de la récolte du bois des arbres, à l’obtention du charbon jusqu’au caractère répétitif et presque méditatif de sa démarche artistique.

Ses nouvelles œuvres, Issu du feu-Performance, créées à partir d’éclats de charbon assemblés sur des planches de bois découpées, reproduisent la silhouette de l’artiste telle qu’on la voit évoluer dans la vidéo. Figée dans le temps, presque abstraite, cette forme revêt une puissance tridimensionnelle lorsque la lumière se reflète sur les surfaces mouvantes de la mosaïque de charbon. De la même façon, ses Brushstroke-Staples, qui réfléchissent la lumière, sont des œuvres calligraphiques qui imitent ses larges coups de pinceau et ses traces gestuelles par des amas d’agrafes métalliques. Lee Bae renoue ici de façon inventive, avec un matériau qu’il avait déjà exploré, et fait de cet objet ordinaire l’instrument d’un geste méditatif : des milliers d’agrafes composent une surface très texturée, qui capte la lumière et révèle le mouvement de l’énergie.

Dans le jardin ainsi que dans l’exposition Lee Bae présente une série de sculptures Brushstroke-Bronzes. Bien qu’en bronze, elles ont été patinées pour atteindre un noir proche de celui-du charbon. Il ne s’agit pas de simplement l’imiter, mais d’en préserver le langage dans un autre matériau, avec sa surface dure, sa noirceur qui absorbe la lumière, sa texture brûlée par le feu, et sa manière de figer une ligne en mouvement. Le bronze confère à l’œuvre poids et pérennité, tandis que le charbon lui transmet sa mémoire et sa spiritualité. Chez Lee Bae, le travail du bronze va au-delà d’un changement d’échelle visuel et spatial — il entraîne aussi des mutations plus profondes de la matière. La première transcende les dimensions : un geste vif, auparavant circonscrit au papier, devient une forme tridimensionnelle autour de laquelle on peut se déplacer, que l’on peut contempler par-dessous ou examiner de près. Le coup de pinceau n’est plus une simple trace : il devient une forme physique entre terre et ciel.

Si la sculpture dans le jardin rassemble en une seule œuvre une superposition de gestes, les huit salles intérieures déploient des pièces tout aussi vibrantes, reliées entre elles par un câble, semblable aux liens qui enserrent ses sculptures en fagots de bois brûlés. Ce fil poétique dessine la continuité d’une œuvre foisonnante, sans cesse renouvelée en ce que l’artiste poursuit entre Paris et Séoul.

(Vivre le moment. Texte de Paul Laster, curateur)