Depuis plus de cinq décennies, Charles Gaines, figure pionnière de l’art conceptuel, recourt à des systèmes pour créer des séries d’oeuvres qui interrogent la relation complexe entre perception et signification. En juin prochain, pour sa première exposition à la galerie Hauser & Wirth Paris, il présente de nouvelles oeuvres en plexiglas issues de sa célèbre série Numbers and Trees — des compositions d’une extraordinaire complexité qui transforment des photographies d’acacias, prises lors d’un voyage en Tanzanie en 2023, en méditations à plusieurs strates sur la différence, l’identité et les limites de l’interprétation. Parallèlement à ces nouvelles grilles, l’exposition dévoile le dernier volet de sa série Manifestos, développée au cours d’une résidence à Hauser & Wirth Somerset en 2025, dans laquelle Gaines soumet deux des décisions judiciaires les plus déterminantes de l’histoire juridique états-unienne à une logique musicale aussi inattendue que révélatrice.
Au coeur de la pratique de Gaines se trouve une conviction radicale : une oeuvre n’a pas besoin de naître de l’intention de l’artiste pour être porteuse d’un sens profond. Que ce soit dans ses « Manifestos » ou ses grilles en plexiglas emblématiques, chaque oeuvre qui sort de son atelier est le fruit d’un système — réglementé, autodéterminé et génératif — dont les résultats ne peuvent être pleinement anticipés, ni par lui ni par nous.
Les arbres sont un motif central de la pratique de Gaines depuis les années 1970, lorsqu’il a commencé à en tracer les formes sur des grilles numérotées dans la série Walnut tree orchard (1975-2014). Cette recherche méthodique se prolonge avec Numbers and Trees, conçue en 1986. À la suite de son voyage en Tanzanie en 2023, Gaines entame un nouveau chapitre de cette série, où il s’intéresse d’abord aux baobabs séculaires du pays. Les oeuvres exposées à Paris se tournent vers l’acacia et sa couronne caractéristiquement plate, témoignant de la manière dont l’artiste ne cesse d’ouvrir de nouvelles voies au sein de l’une de ses séries les plus acclamées.
Le processus de Gaines commence par la photographie de chaque arbre depuis une même distance et dans des conditions identiques, ce qui permet de préserver leur singularité plutôt que de l’effacer lorsque les images sont superposées. Il attribue ensuite à chaque arbre une couleur distincte et décompose la composition photographique en cellules indépendantes. Chaque oeuvre successive de la série est construite par la superposition progressive de ces formes. Il en résulte un système rigoureux de cartographie des ressemblances et des différences, qui remet en question la prédominance de la subjectivité dans l’expression artistique. Ces oeuvres nous invitent à réfléchir à notre propension à catégoriser le monde et au caractère arbitraire des systèmes que notre société fabrique. Observée de près, la cohésion de la géométrie quadrillée se dissout, et le système fondé sur des règles est mis à nu.
Pour les acacias présentés à Paris, Gaines opère un changement de point de vue radical par rapport à la série tanzanienne précédente : il regarde la canopée depuis le sol, sous l’arbre. Alternant entre arrière-plans photographiques et peints, ces vues détaillées laissent entrevoir le ciel à travers les interstices des branches, instillant une sensation de légèreté et de lumière. La peinture y est appliquée en tourbillons gestuels qui contrastent avec la planéité du premier plan quadrillé. Si ses oeuvres récentes ont pris une qualité de plus en plus picturale, l’approche de Gaines n’en reste pas moins fermement ancrée dans une logique conceptuelle. En formulant un système qui régit la manière dont une oeuvre est produite sans en prédéterminer l’apparence — à l’image du choix arbitraire initial des couleurs — il laisse place à la surprise, autant pour lui-même que pour la personne qui regarde.
Gaines donne à chaque arbre le nom d’une tribu du nord de la Tanzanie, là où les photographies ont été prises, une façon d’inscrire l’oeuvre dans le paysage historique et culturel du pays, et d’engager une réflexion sur l’héritage colonial, la traite esclavagiste et la question de l’identité. Une profonde ambiguïté traverse néanmoins la relation entre ces arbres anciens — témoins naturels d’époques sociales et évolutives — et la décomposition délibérée et systématique de leur image. Cet écart, à l’instar de l’espace entre les panneaux de plexiglas de chaque oeuvre, nous ouvre à différents niveaux d’interprétation possibles.
En regard de ses nouvelles oeuvres en plexiglas, Gaines présente pour la première fois Manifestos 7 (2026), dernier chapitre d’une série entamée en 2008 dans laquelle il puise dans des textes d’autorité historique pour les désamorcer. Son sujet, ici, est la loi elle-même : les décisions rendues dans deux affaires emblématiques de la Cour suprême des États-Unis, Plessy v. Ferguson (1896) et Brown v. Board of Education (1954). L’oeuvre prend la forme d’une installation audiovisuelle immersive associant une composition musicale inédite à une vidéo diffusant les textes en défilement, ainsi qu’à cinq dessins de la partition. L’artiste traduit d’abord les lettres A à G des textes en leurs notes de musique correspondantes : le H devient un si bémol, et toutes les lettres restantes sont transcrites en silences. L’effet est envoûtant et déroutant : un langage juridique qui n’a jamais été pensé pour être joué. En soumettant ces arrêts à son système, Gaines unit les structures rationnelles, mathématiques et lyriques de la musique à l’irrationalité de la violence raciale et de l’injustice sociale — soulignant, comme dans l’ensemble de son oeuvre, la disjonction entre l’objectif empirique et notre réponse subjective.
Aux côtés de Firelei Báez et Cristina Iglesias, Gaines participera à l’exposition collective Directionless, organisée par Rashid Johnson à la galerie Hauser & Wirth Menorca du 21 juin au 25 octobre 2026.
















