En gagnant ce Mondial outre-Atlantique digne du Muppet Show, la Roja de Luis de la Fuente a fait mieux que signer son premier doublé Euro-Coupe du Monde depuis 2008-2010 ; elle a envoyé un message plus important que les autres : la consécration des projets à long-terme dans un football d’urgence.
Son parcours : freinée d'entrée par le Cap Vert (0-0), clinique face aux Saoudiens (4-0), ronronnante contre l’Uruguay sur la plus petite des marges, puis plus consistante sans être impériale face aux Autrichiens, Portugais, Belges et Bleus, au final dans le New Jersey à la limite du respirable, a terminé en apothéose grâce à l’un de ses jokers, Ferran Torres, au début de la deuxième période de la prolongation (106e) dans la plus grande des logiques.
L’Albiceleste reste donc plantée sur la pelouse du MetLife Stadium de New York avec un Lionel Messi à 8 buts mais aucun tir cadré sur les 90 minutes de jeu, une première depuis qu’Opta enregistre les chiffres. Au niveau des sanctions, en revanche, elle a réussi à entrer dans l’histoire en voyant son gendre idéal Leandro Paredes expulsé (carton rouge finalement annulé), pour s'être cru dans un octogone en jetant au sol Éric Garcia, quelques minutes après le tampon façon kung-fu d’Enzo Fernández sur Pau Cubarsi.
Le jeu pur a donc gagné, à l’instar de Johannesburg seize ans plus tôt quand Nigel de Jong, boucher parmi d'autres, alors milieu du Manchester City de Roberto Mancini, au moins aussi violent que les argentins d’aujourd’hui sans être davantage inquiété, avec la volonté farouche de “casser” de l’ibère, écrasait la cage thoracique de Xabi Alonso avant que Don Andrès inscrive enfin la péninsule au patrimoine du foot mondial, déjà dans l’extra time (116e).
Ce dimanche 19-Juillet à East Rutherford nous a donné deux indications que l'avenir se chargera (ou pas) de confirmer : les coéquipiers du Ballon d’Or 2024, Rodri, n’ont jamais cédé à la provocation des comparses de la Pulga, conservant leur qualité première, le jeu de position et la réussite du projet emmené par son sélectionneur en poste depuis la sortie de route en huitièmes de finale au Qatar, dont j’avais brièvement parlé en dressant le portrait d’Olmo à l’issue de l’Euro allemand.
C'est aussi la victoire de la maturité d’une équipe dont la superstar Lamine Yamal, arrivé blessé, n’est pas sorti du lot par ses inspirations, mais par sa capacité à créer des espaces, proposant une lecture différente de sa version blaugrana. À la fois surprenant, agaçant et frustrant, avec une seule réalisation face à l’Arabie Saoudite en poules, le prodige sort de ce Mondial en laissant un goût d'inachevé chez ses fans.
De la Fuente, quant à lui, héros national, garnit un peu plus son impressionnante armoire à trophées : Ligue des Nations 2023, Euro 2024 et cette victoire dans l’Amérique de « The Donald », de quoi administrer une piqûre de rappel à un écosystème avide de pouvoir dont la mécanique annihile toute remise en question.
L'instantanéité comme frein
Le diktat de la culture de l'instant, poison issu d’une politique prônée par les instances dirigeantes des différentes sélections (sauf exceptions), suit la norme récente du management des clubs, dont la durée de vie sur un banc est en moyenne de 24 mois. Le sexagénaire, contrairement à beaucoup d'autres, n'a pas été nommé à l'époque post-Qatarie par hasard. Tel que je l'indiquais au sujet de son numéro dix, la fédération espagnole a fait son choix au regard de son parcours avec les équipes de jeunes :
Euro U19 en 2015.
Jeux méditerranéens avec les U18 (2018).
Euro U21 (2019).
Médaille d’argent aux JO de Tokyo (été 2021).
Au-delà du palmarès, il y a également les joueurs qu'il a lancés, ceux désormais champions d’Europe et du monde, et les autres, à l'image de Jesús Vallejo, Dani Ceballos, Pablo Fornals ou encore Carles Aleña, restés dans les starting blocks.
De la Fuente, c’est aussi et surtout une philosophie de jeu, un ADN qu’il a su conserver dès 2013 en s’appuyant sur ces éléments sortis des différents centres de formation locaux, par exemple avec la Sociedad pour Oyarzabal, Barcelone (Gavi, Olmo, Cucurella), l’Atlético (Llorente), Villarreal (Baena), Séville, le Real Betis (Fabián Ruiz) et Bilbao (Nico Williams).
2008, 2010 et 2012 avaient auréolé les deux plus réputés - Masia et Fabrica - qui composaient la colonne vertébrale, ce Mondial 2026 confirme la réussite des autres plus modestes, véritables viviers de talents exceptionnels, mais sonne le déclin de celui de la capitale, qui, pour la première fois de son histoire, n’alimente aucun joueur parmi les 26.
Différence de taille cependant : quand le Barça écrasait (presque) tout à cette époque, l’actuel n'est plus aussi performant, se contentant des titres domestiques, pendant que le Real reste sur deux saisons blanches.
L'évidence face à l’absurde
Parmi les 48 participants de cette Coupe du Monde à trois têtes, les deux tiers des sélectionneurs étaient en poste depuis 2024 ou peu avant, donc disposaient d’au moins un an de travail.
Seuls 12 sur 48 ont été nommés en 2025 ou 2026.
36 en 2024 ou avant.
10 avant 2022, incarnant des projets de très longue durée.
Si on prend à partir des quarts de finale : sept des huit sont installés depuis au moins trois ans et à partir des demies, trois sur quatre étaient en poste avant 2024, avec une ancienneté moyenne de près de sept ans (6 ans et 9 mois).
Même si la comparaison avec la gestion d’un club n'a pas de sens pour certains, la RFEF signe là une performance majuscule : avoir su conserver ses valeurs au cœur d'une génération priorisant le trading de joueurs en évitant le piège de la dépendance statistique. Et c'est précisément le combat que livre le pays de Juan Carlos, qui voit son époque combattre deux idées radicalement opposées, l’expression collective face à l'accumulation de talents individuels.
Là où la France de Deschamps (fin de contrat cette semaine après 14 ans de mandat) a brillé par son quatuor offensif avec un Kylian Mbappé meilleur buteur (10) de cet opus et de l’histoire du Mondial (22), lui octroyant la distinction de Soulier d’Or (du Mondial), elle a justement vu les limites de son système face au champion dans le dernier carré.
Le paradoxe bleu
En février dernier, “Dédé” revendiquait avec son assurance habituelle favoriser les courses décisives à haute intensité de “Kyky” au détriment de cette fameuse “expression collective”, terme récurrent employé par les différents protagonistes des plateaux télévisés.
Le problème se pose là : le vestiaire a accepté ce discours qui lui a permis de figurer régulièrement dans le Top 4 mondial et de glaner le Graal russe en 2018. Les critiques pleuvent toujours sur le minimalisme affiché depuis sa prise de fonction à l’été 2012 et alors que cette version américaine a envoyé de meilleurs signaux, son fidèle adjoint Guy Stéphan le valide les yeux fermés. Les ibères, eux, carburent donc depuis 20 ans à l’exact opposé, avec ce style hybride possession/transition, pratiqué par des joueurs fondus dans le moule et surtout, une assise défensive les rendant quasi imperméables (1 seul but encaissé par Unai Simon, record absolu en phase finale).
Reine du jeu avec et sans ballon
Cette Roja a terminé la compétition avec le meilleur total de phases de récupération haute sur perte à partir de ses 40 mètres ayant débouché sur un tir (50 high turnovers), et le talisman Rodri a terminé récupérateur/tacleur en chef tel que sofascore le recense en même temps que le meilleur joueur. C’est justement ce secteur qui a frappé contre nous : un excellent quadrillage du terrain, incluant les déplacements entre les lignes d’Olmo et consorts, permettant notamment au sous-côté Pedro Porro de conclure tranquillement pour le break (2-0).
La même stratégie a obligé Lionel Scaloni à évoluer en bloc bas afin d'éviter de prendre les vagues, n’en déplaise à son capitaine, muselé.
Clap de fin en décembre
Intronisé en 2017, l’ancien pilier de La Corogne s’en ira en décembre après 9 années à diriger une sélection qu’il aura transformée. La sexy Argentine des années 2000, toujours placée, jamais vainqueure, a laissé place à un changement profond de style et de tempérament. Dans un passé pas si lointain, Hernán Crespo et Maxi Rodríguez étaient les artilleurs qui sentaient bon le football. Vingt années plus tard, la structure tourne autour de l'octuple Ballon d’Or et a choisi de faire principalement dans l’antijeu, accumulant les polémiques. Son duo avec Pablo Aimar avait permis à la sélection de remporter sa troisième étoile à Lusail avec un Ángel Di María de gala. Sa campagne américaine ne la sort cette fois pas grandie, loin de là.
L’Euro 2028 pour le back-to-back ?
J'avais émis l'hypothèse, il y a de cela quelques années, que cette escadrille pouvait être la digne héritière du “Xaviniesta”.
Elle aura l'occasion au Royaume-Uni dans deux ans de me donner raison, avec, d’ici là, l'éventuelle émergence de nouveaux cracks. Ce sera la dernière danse de son coach et la magnifique occasion de boucler la boucle.
À l’heure de l'immédiateté, l’Espagne vient de rappeler à tout le monde que les plus grandes victoires se construisent dans le temps.















