Je m’appelle Kim Chi Pho.
Nom de famille : Pho, comme la célèbre soupe vietnamienne.
Prénom : Kim Chi, comme le chou fermenté coréen.
Ce que j’avais longtemps perçu comme une faiblesse est devenu une force immense.
Toute ma vie, on s’est moqué de moi. Et pas qu’un peu. Mon nom et mon prénom ont toujours provoqué des réactions : des sourires, des rires, parfois des moqueries. Pendant longtemps, je m’en suis cachée. J’en ai eu honte. Puis, peu à peu, j’ai fini par en faire une force, une signature, une manière d’exister autrement.
Et aujourd’hui, devinez combien de vues font mes vidéos de kimchi… par Kim Chi elle-même ?
Des millions. Oui, des millions, mesdames et messieurs.
Mais avant d’en arriver là, il faut revenir bien en arrière.
Flash-back dans les années 70, dans un petit village perdu dans le sillage du Mékong, quelque part sur cette carte du Vietnam qui dessine la lettre S. Une enfant franchit la porte de son école. À peine entrée dans la cour, les autres enfants se regroupent autour d’elle. Ils font semblant de la renifler, pointent leurs doigts comme des baguettes imaginaires, attrapent un morceau de nourriture invisible et le portent à leur bouche, exagérant chaque geste comme dans une scène d’opéra populaire vietnamien.
C’est le kimchi ! Ça pique !
Et pire encore :
Chaud devant, la soupe arrive !
Les rires éclatent. Ils sont bruyants, collectifs, totalement cruels. Cette petite fille, c’était moi.
Quand j’accompagnais ma mère au marché, les scènes continuaient. La vendeuse de la soupe pho criait à travers les étals :
Hé, petite ! Donne-moi un peu de kimchi pour pimenter ma soupe pho !
Et tout le marché riait. Tous les regards se tournèrent vers moi.
Je pleurais et je me blottissais dans les bras de ma mère. Ce geste de réconfort vous semblerait naturel, voire anodin. Mais dans la culture asiatique, nous sommes très pudiques : nous n’exprimons pas notre amour par des gestes, et surtout pas en public.
Heureusement, ma mère, la personne que j’aime le plus au monde, ne m’avait pas repoussée, comme l’auraient fait d’autres mères traditionnelles vietnamiennes. Au contraire, elle m’embrassait en me sniffant les deux joues remplies de larmes ; c’est ainsi que les Vietnamiens s’embrassent, en reniflant.
Ma mère avait cette capacité rare de transformer la douleur en lumière. Me prenant dans ses bras, elle me disait :
Regarde bien. Tu es comme le soleil. Dès que tu arrives quelque part, les gens te regardent… et ils sourient. Tu leur apportes de la joie dans une vie qui en manque.
Elle me montrait les femmes du marché, levées avant le chant du coq, travaillant sans relâche, parfois sans être sûres de nourrir leurs enfants le soir.
Tu vois ces femmes ? Leur vie est dure. Mais quand elles te voient, elles trouvent une raison de rire. Tu illumines leur journée.
Ses mots ont été une boussole. Ils m’ont appris qu’après la nuit noire vient toujours le jour.
Petit à petit, je n’ai plus eu honte. J’ai commencé à marcher la tête haute dans les marchés bondés. Quand la vendeuse de la soupe pho m’interpellait avec moquerie, je ne baissais plus les yeux. Je riais avec elle. Ce qui était une moquerie est devenu une complicité. Il arrivait même qu’elle m’offre un bol de soupe, en disant avec fierté à ses clients que j’étais la première de la classe, et que sa fille copiait sur moi.
Et puis, il y avait ce voisin : cậu 7 bắp cải, « tonton numéro sept chou chinois ». Un vieil homme dont mon père disait qu’il descendait des cuisiniers de la cour impériale. Il préparait son kimchi comme un trésor. Tout se faisait dans le secret le plus total. Il avait tellement peur qu’on lui vole sa recette.
Je surprenais parfois mon père discutant avec lui de cuisine royale. Mon arrière-grand-père avait lui aussi travaillé à la cour impériale ; leurs conversations évoquaient des plats inconnus de mon enfance : tofu mapo, consommé de poule, nids d’hirondelle…
Monsieur chou chinois était sévère, silencieux, avec des yeux si étroits qu’on ne savait jamais vraiment s’ils étaient ouverts ou fermés. Mais avec moi, il était différent. Il m’aimait bien. Quand il préparait son kimchi, il me laissait observer. Il répétait :
Kim Chi est aussi une fleur.
Il avait deviné que j’en voulais à mon père, lui qui avait donné à mes sept sœurs des prénoms de fleurs délicates : Kim Anh, Kim Lành, Kim Em, Kim Hà, Kim Cúc, Kim Nên, Kim Mai… et moi, il m’avait appelée Kim Chi, un plat. Et même pas vietnamien !
Parfois, je lui apportais du sel car il en faut beaucoup pour bien faire dégorger du kim chi, que je volais discrètement dans la cuisine de ma mère. Elle ne m’a jamais rien dit. Peut-être savait-elle aussi que je volais du riz pour le donner aux malades qui dormaient devant l’hôpital en face de chez nous. La voix de tonton chou chinois était cassée par la cigarette. Mais quand il prononçait mon prénom, « Kim Chi », ces deux mots devenaient doux, presque musicaux.
Un jour, il m’a dit :
Toi, Kim Chi, plus tard, tu feras le meilleur kimchi.
J’avais six ou sept ans. Je n’y ai pas prêté attention. Mais sa voix ne m’a jamais quittée. Les années passent. Nouveau décor : Paris, aujourd’hui.
Allô, bonjour, je voudrais réserver une table pour trois personnes, s’il vous plaît. À quel nom ? Madame Pho.
Silence. Puis, sans surprise, un rire à l’autre bout du fil.
Pho… comme la soupe ? Non, pho comme Kim, la reine des nems !
En 2010, j’ai participé à un concours culinaire à la télévision française. J’y ai préparé les nems de mes parents, avec leurs gestes, leurs saveurs, leur mémoire.
Et j’ai gagné.
J’ai remporté une somme d’argent, bien sûr. Mais surtout, un titre : les autres candidats et des millions de téléspectateurs m’ont appelée Kim, la reine des nems. Depuis, ce surnom me suit partout. Il est devenu une partie de moi.
Une fois, j’ai reçu un gagnant de Top Chef à manger chez moi. Je lui avais concocté un menu 100 % moi : au menu, kimchi, soupe pho et nems. Il avait tout adoré, et particulièrement mon kimchi, au goût très original, très différent de ceux qu’il avait goûtés auparavant.
Depuis, parfois, je me surprends à rêver. Et si, ce jour-là, j’avais préparé le kimchi de cậu 7 bắp cải ? Serais-je aujourd’hui Kim Chi par Kim Chi elle-même ?
Je dois avouer que cela sonne plutôt bien. Presque chic, ne le trouvez-vous pas ?
Voilà l’histoire de mon nom. Je m’appelle Kim Chi Pho. Je porte en moi des saveurs, des voyages, des cultures entremêlées. Prenez votre billet. Embarquement immédiat. Je vous invite à un voyage gustatif, le mien.















