Il y a une maison à Guéliz que je ne reverrai plus jamais. Ce n'est pas une maison célèbre ni une maison que l'on photographie. C'est une maison, à deux pas de la Médina, dans ce quartier où Marrakech hésite encore entre l'ancien et le moderne. Mais pendant des années, cette maison a été le centre du monde pour moi.

La porte n'était jamais vraiment fermée à clé. Les gens entraient, s'asseyaient, parlaient. On posait du thé à la menthe sur la table avant même d'avoir demandé ce que vous vouliez, un thé versé de haut, pour faire mousser, pour faire beau, même quand personne ne regardait. On s'asseyait. On restait. On repartait plus légers qu'à l'arrivée. Je ne savais pas encore, enfant, que cette légèreté avait un nom, le bonheur.

Mes grands-parents sont morts.

La maison sera vendue. Peut-être détruite. Quelqu'un d'autre viendra poser ses meubles là où se trouvaient les leurs. Et il ne saura pas ce que ces murs ont contenu. Ce qu'ils ont vu. Ce qu'ils ont gardé. Alors je parle de Marrakech. Parce que Marrakech, c'est ce qui reste quand tout le reste disparaît. Marrakech est une ville pleine de secrets. Pleine d'histoire. Une merveille qui se mérite : elle ne se donne pas au premier regard, elle s'apprivoise, elle se lit entre les lignes des murs ocres et dans les yeux de ceux qui la connaissent depuis l’enfance.

Voici les lieux que je reviens chercher, à chaque fois, pour comprendre un peu mieux qui je suis.

La Médina

La Médina de Marrakech, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1985, est la plus grande médina d'Afrique du Nord encore habitée. Sept cents hectares. Des centaines de derbs, ces ruelles privées qui se ferment le soir sur un monde à part, et des souks organisés par métier comme ils l'étaient il y a neuf siècles. Les teinturiers d'un côté, les selliers de l'autre, les tisserands plus loin.

Ce que peu de visiteurs savent : les portes des maisons dans la Médina sont intentionnellement modestes. Pas d'ostentation en façade. La beauté, ici, est toujours à l’intérieur. C'est une philosophie entière : ne pas étaler, ne pas montrer. Garder le meilleur pour ceux qui entrent. J'ai mis des années à comprendre que la maison de mes grands-parents fonctionnait sur ce même principe. Simple dehors. Immense dedans. Conseil sincère, laissez votre téléphone dans la poche pendant une heure. Tournez à gauche quand vous aurez tourné à droite. Acceptez de vous perdre. C'est là que la médina commence vraiment à vous parler.

Le Jardin Majorelle

Tout le monde connaît le Jardin Majorelle. La photo du bassin bleu électrique circule sur tous les réseaux. Mais l'histoire derrière ce jardin est bien plus belle que n'importe quelle image. Jacques Majorelle, peintre français orientaliste, crée ce jardin à partir de 1923. Il met quarante ans à le composer, bambous, cactus géants, et invente pour ses murs une teinte de bleu cobalt si particulière qu'elle porte aujourd'hui son nom, le bleu Majorelle.

À sa mort, le jardin tombe en décrépitude, menacé d'être transformé en complexe hôtelier. C'est Yves Saint Laurent et Pierre Bergé qui rachètent le jardin en 1980 pour le sauver. YSL y venait se ressourcer, dit-on, chaque fois que Paris l'épuisait. Quand il meurt en 2008, ses cendres sont dispersées dans ce jardin. Il y a quelque chose de très beau dans cette idée, un homme qui choisit de se reposer dans la beauté qu'il a aimée.

Le Jardin Secret

Au cœur de la Médina, à deux pas du souk des bijoutiers, se cache un endroit que beaucoup de voyageurs passent sans jamais voir, le Jardin Secret. Une porte dans un mur. Rien d'autre ne signale ce qui se trouve derrière.

Ce riad du XIXe siècle, restauré avec une rigueur extraordinaire et rouvert au public en 2016, abrite deux jardins distincts, le jardin islamique, géométrique et ordonné, symbole de la maîtrise de l'homme sur la nature, et le jardin exotique, plus sauvage, imaginé par les propriétaires européens qui s'y succédèrent au fil des siècles.

Ce qu'on ne vous dit pas dans les guides : la khettara qui arrose ce jardin, ce réseau de canaux souterrains hérité des Almoravides du XIe siècle, fonctionne encore aujourd'hui. L'eau qui nourrit ces plantes vient du même système hydraulique qui approvisionnait Marrakech il y a mille ans. Marcher dans ce jardin, c'est marcher sur une civilisation qui n'a pas cédé.

Jemaa el-Fna

Son nom signifie « assemblée des morts ». On y exécutait les condamnés, jadis. Aujourd'hui, c'est peut-être l'endroit le plus vivant de la planète.

Le jour, jus d'oranges pressées à dix dirhams, femmes qui tatouent les mains au henné, charmeurs de serpents dont les cobras ondulent avec une lenteur presque endormie. La nuit, tout change. Des dizaines de restaurants de fortune s'installent sous la fumée des grillades. Les musiciens Gnaoua font entrer la transe dans vos jambes sans vous demander permission.

Ce que peu de gens savent, c'est que l'UNESCO a inscrit Jemaa el-Fna au patrimoine culturel immatériel de l'humanité non pas pour ses pierres, mais pour ses voix. Pour les halqa, ces cercles de conteurs qui tiennent encore des adultes sous leur charme, la voix nue, sans micro ni scène. C'est l'une des rares distinctions de l'UNESCO qui protège non pas un lieu, mais ce qui vit dedans.

Dar Basha

Il y a un palais que les touristes longent sans s'arrêter. Dar Basha. La façade ne promet rien : quelques mètres de mur ocre, une porte cloutée de cuivre vert-de-gris. Mais derrière, des cours s'emboîtent les unes dans les autres comme des secrets qu'on vous confie à voix basse. On dit que Thami El Glaoui y recevait Churchill. On dit beaucoup de choses dans la médina.

Ce que je sais, moi, c'est que j'y suis entré un mardi sans raison particulière, et que j'en suis sorti différente. Pas transformé, ce mot est trop grand. Juste légèrement décalé par rapport à moi-même.

L’Atlas

On le voit de presque partout quand l'air est propre. Une barre blanche posée là, à l'horizon, l'hiver surtout. Les Marrakchis ne le regardent plus vraiment. Comme on cesse de regarder ce qu'on a toujours eu sous les yeux. Mais il est là, il attend. Il a vu passer des caravanes entières, des générations de marchands, des dynasties. Il sera là quand tout le reste aura changé.

Je m’imagine y monter, jusqu'à Imlil, par une route qui serpente et qui rétrécit. La ville disparaît d'un coup, remplacée par le silence et le froid. On comprend alors pourquoi Marrakech a besoin de cette montagne. Elle lui donne la mesure des choses.

Ce que la ville vous laisse

On ne visite pas Marrakech. On la traverse, et elle vous traverse en retour.

Chaque endroit décrit ici cache un principe, la porte modeste sur la médina qui dissimule la beauté intérieure, le jardin sauvé de la destruction par amour, les canaux millénaires qui coulent encore sous nos pieds. Marrakech est une ville qui ne jette rien. Elle accumule, elle préserve, elle transmet. Mes grands-parents m'ont appris, sans jamais le formuler, que l'accueil est une forme de civilisation. La porte ouverte, le thé versé à l’arrivée, ce ne sont pas des détails de politesse. Ce sont des actes qui disent : tu comptes et tu es le bienvenu. C'est Marrakech qui leur a appris ça. Une ville fondée par des nomades, embellie par des sultans d'horizons opposés.

Alors voyagez à Marrakech, mais voyagez lentement. Perdez-vous dans la médina. Restez assis dans un jardin jusqu'à ce que le silence devienne confortable. Buvez votre thé sans regarder l'heure. La maison de Guéliz sera peut-être détruite. Mais Marrakech, elle, portera toujours ce qu'on lui a confié.