En janvier 2012, j’accompagnai à Port-au Prince une délégation universitaire, à l’occasion de l’anniversaire du séisme qui avait ravagé l’île d'Haïti en janvier 2010. Ce ne fut pas ma seule mission, car les organisateurs me proposèrent de donner un cours à des étudiants-futurs enseignants inscrits dans un master de philosophie-littérature en partenariat avec mon université.
Cette expérience a relancé un imaginaire autour de ma fonction d’enseignante. Je souhaitais contribuer concrètement à réfléchir à la notion d’autonomie (notion très discutée en France en raison de l’autonomie des universités) en faisant un parallèle entre les structures (universitaires ou sociales), les étudiants et moi-même. La coopération internationale (point de vue macro, global) et le cours de master (point de vue micro, local) allaient de pair.
Ce fut un voyage de tous les sens, dans tous les sens, un enchevêtrement d’idées, de sensations, qui m’ont montré la force de la sérénité dans la difficulté et l’intérêt des contrastes.
En amont
Le cours devait s’inscrire dans une rencontre entre littérature et philosophie, sans thème imposé, mais dans un temps donné,18 heures. J’ai pensé à ce que les Haïtiens avaient connu, un séisme destructeur, dont je verrais dès mon arrivée, les traces évidentes : amoncellements de ruines et immenses bidonvilles. Je cherchais à faire en sorte que les œuvres, les auteurs que j’évoquerais, résonnent avec l’idée de catastrophe, de ruine, d’épreuve mais aussi d’espoir, de combat, de contradictions comme moteurs et tensions positives : entre individuel et collectif.
Je voulais profiter de cette occasion pour revisiter des fondamentaux de la culture européenne humaniste, autour de l’idée de modernité, en variant les ressources (y compris esthétiques et poétiques)… Je tenais à l’enracinement de la culture dans la vie.
Walt Whitman ne dit pas que l'art est infaillible. Il dit, au contraire, que dans la mesure où le poète s'engage poétiquement avec un être humain, en explorant ses mystérieuses entrailles et en nous invitant à le faire, il offre une pratique de la citoyenneté démocratique.1
Je me suis projetée dans cet espoir et cet objectif qui valaient la peine d’y consacrer du temps ; j’ai ainsi cheminé dans des lectures et des notes pendant plusieurs mois : une incubation. J’ai pensé à l’Ange de l’histoire2 que commente Walter Benjamin : le souffle de l’histoire et de ses catastrophes emporte l’ange vers le futur ; mais à ce futur l’ange tourne le dos, tant il est pris dans la contemplation tourmentée du désastre. Ainsi est l’enfant qui s’éveille, selon Walter Benjamin3 : il voit l’ampleur du désastre ; il s’y ancre et trouve des motifs et des ressources pour combattre, dans l’espoir de pouvoir agir sur l’histoire.
Cela résonnerait aux oreilles des étudiants4, telle fut mon hypothèse.
Quand le projet le précise
J’avais choisi d’orienter mon cours dans l’esprit du philosophe Giorgio Agamben5, avec lequel nous pouvons considérer que l’enfance est devant nous : elle ne constitue pas un paradis que nous quitterions définitivement un jour pour nous mettre à parler ; elle est plutôt le mouvement même du langage de l’homme sujet parlant6.
Mon postulat de travail fut donc que l’énergie et la vitalité de l’enfant aident à reposer les questions. Autrement dit, qu’un certain usage de l’enfance propulse, ouvre, vers l’avenir et vers la réélaboration du passé. Fait surgir et resurgir des potentialités inexprimées. Le cours s’écrirait au jour le jour, à partir des notes préparatoires. Le fil rouge serait : le langage et le récit sont des outils de reconstruction (pour soi-même, pour les autres, pour le monde) et conduisent à poser la question du rapport entre réel et narration.
Ceci me permettait de traiter à la fois de questions de développement, de biographie, de continuité dans un parcours personnel et de rapport que chacun peut avoir avec l’enfant qu’il a été, qu’il est encore. Chaque étudiant pourrait revenir sur sa trajectoire7 et, à plus grande échelle, aborder des questions de refondation, de civilisation et de récit collectif. Il s’agissait de faire se rejoindre la dimension éducative et la dimension transformante (épistémique, esthétique, politique), mais aussi les dimensions locales et globales de l’existence et de la condition humaine.
On envisagerait différentes approches entre passé, présent, futur, on se demanderait comment le contact avec des œuvres réenclenchent un processus vital en découvrant un nouveau sens, une nouvelle acuité que l’auteur, l’artiste lui-même n’avait pas sentie mais qui était pourtant déjà là, contenue8. Ainsi, on montrerait qu’une expérience est, comme une œuvre, potentiellement réinterprétable. D’essence évolutive, elle peut faire apparaître le passé devant soi, comme un sens à construire à nouveau en fonction des nécessités du présent.
Le renouveau est donc possible, en travaillant, c'est-à-dire en cherchant à renouer avec d’autres connaissances et rapports au monde que les plus évidents, les plus immédiats et les plus proches, en renouant avec l’imagination, en élaborant l’expérience et l’engagement comme constituants essentiels de la connaissance9. Je pense à la notion d’Enlivenment :
Nous pourrions traduire ce terme en français par vitalité, vitalisation, dynamisation ou envitalisation. Il renvoie à une forme de dynamique intrinsèque du vivant qu’il s’agirait de laisser s’exprimer et se répandre afin d’embarquer avec elle l’aventure humaine10.
Vers l’ouvert
Quand j’arrivai à Port au Prince un dimanche à 23 h, l’anorak sous le bras par 30 degrés, je n’étais pas seule : venue sac au dos du monde entier à la rescousse des haïtiens, une foule errait dans l’aéroport… J ‘appris alors que ma valise restée en France serait acheminée quatre jours plus tard ; une brosse à dent, une bouteille d’eau et mes notes de travail me laisseraient amplement libre et disponible pour vivre ce qui se présenterait. L’interdiction de sortir de l’hôtel sans escorte m’a d’ailleurs concentrée sur le cours à préparer tous les matins, dans l’ombre fraiche de l’hôtel.
Chaque soir, avant de s’endormir, les coqs dans les arbres, leur chant dans la nuit.
Quand je sortais, accompagnée, je découvrais d'impeccables enfants dans de splendides uniformes, les petits cars bariolés proclamant « J’aime Jésus », les ruines, les tas de pierre, les lézardes dans ce qui restait debout. Vivre, malgré tout ou malgré rien.
Choc des contrastes : le repas chez l’Ambassadeur un peu poussif, et d’autres moments passionnants : la cérémonie d’ouverture du campus Limonade, au nord de l’ile, ou les pourparlers en vue de la construction d’une école doctorale caribéenne.
Une plongée dans la vie socio-politique.
Les étudiants venaient à pied après leur matinée de travail, écoutaient les yeux fermés, formulaient, reformulaient. Se réinventait la relation sous un simple toit, espace ouvert sans cloison, traversé par le bruit de la circulation intense.
Chaque soir, avant de s’endormir, les coqs dans les arbres, leur chant dans la nuit.
Notes
1 Martha C. Nussbaum (2018). Monarchy of fear, « Espoir, amour, vision ».
2 Une aquarelle de Paul Klee.
3 Walter Benjamin (2011) . Enfance. Eloge de la poupée et autres essais, Editions Payot & Rivages.
4 Jonel, Thervilson, Froius, Duvension, Primeflore, Misckelson, Monnois et les autres… 33 étudiants au total.
5 Giorgio Agamben (2002). Enfance et histoire, Paris, Petite bibliothèque Payot, 2002.
6 Le langage transforme la première enfance vécue : l’enfant grandit, se détache, en vient à penser, se représenter et reconstruire son enfance ; il passe ainsi d’une expérience vécue à une expérience élaborée.
7 Quatre « tâches développementales » seraient définies : Qu’est-ce que grandir ? Qu’est-ce que se souvenir ? Qu’est-ce que partir, revenir, différer ? Qu’est-ce que parler ?
8 C’est le cas dans l’ouvrage de Georges Didi-Huberman, Survivance des lucioles (2009), à propos du parcours de Pasolini. On pourrait aussi l’interpréter en termes de « pré-individuel » selon le philosophe Simondon. Voir : Gilbert Simondon.
9 En problématisant hors de sentiers battus. Voir : Vous avez dit Moderne ?
10 Renaud Hétier, R. & Nathanaël Wallenhorst, N. (2020). L’Enlivenment comme éducation en Anthropocène. La Pensée écologique,.















