Chào quê hương
[Bonjour ma patrie]
Chers lecteurs, quand vous lirez ces mots, je serai au-dessus des nuages, à regarder tourner la Terre bleue. Non, non, non, ceci n’est pas une lettre d’adieu. Nous commençons à peine l’arrivée de 2026. J’en profite pour vous remercier de votre fidélité et de nos échanges au fil de mes articles. Je vous souhaite également une très belle année. Vous connaissez ma devise : le meilleur est toujours à venir.
Revenons à ma position en apesanteur. Je m’envole vers cette terre que ma mère appelait chôn nhau nuốt rốn.
La traduction littérale serait : l’endroit où le placenta est enterré et où le cordon ombilical est coupé. Sérieusement, ne trouvez-vous pas que cette expression vietnamienne fait immédiatement penser à un film d’horreur ?
Dans une version plus poétique, ce dicton évoque la terre où notre corps est né, celle qui a reçu notre premier lien au monde, même si la vie nous en a éloignés.
Je ne suis pas seule dans ce retour aux sources. Trang, mon amie de toujours, est à mes côtés. Elle aussi est en quête de la terre où reposent ses ancêtres.
J’avais rencontré Trang dans un centre à Bruxelles où les réfugiés politiques vietnamiens se rassemblaient pour panser leurs maux du pays. Là-bas, ils pouvaient parler leur langue maternelle, manger des plats vietnamiens, mais surtout rêver ensemble d’un retour, le jour où le pays serait démocratique.
Parmi ces adultes engagés politiquement, il y avait nous : deux gamines de douze ans, bien plus émerveillées par la culture du pays d’accueil et par ce que l’avenir avait à nous offrir que par les longs débats d’adultes. Néanmoins, ces idées se sont tout de même imprimées dans nos veines. En conséquence, nous avons voyagé partout dans le monde, pour ne pas revenir en simples touristes dans le pays que nous avions fui.
Après plus de quarante ans d’exil, Trang et moi allons enfin visiter notre pays natal, ensemble. Pourquoi avoir attendu si longtemps ? Aucune idée. Peut-être parce que c’est la vie : certaines questions n’ont pas de réponse.
Nous nous sommes préparées mentalement à ce que tout ait changé, à ce que nos souvenirs d’enfance aient pu s’effacer. La seule certitude que nous avons, c’est que mon amie et moi ne reviendrons pas indemnes de cette aventure.
Je vous invite, fidèles lecteurs, à fermer les yeux. Laissez-vous guider par le son de mes mots. Si vous commencez à entendre les battements de mon cœur et à humer un sillage de nems dorés… voilà, vous êtes avec nous. Ce voyage est désormais le nôtre.
Une fois notre avion arrivé à Saigon, nous irons là où le vent nous mènera : aucun plan établi. J’ai hâte de revoir la maison où j’ai grandi, dans la rue des tamariniers, perdue dans les méandres du Mékong. Je me souviens des endroits où ma mère m’emmenait manger : des soupes de nouilles de riz du Sud (hủ tiếu), des crêpes vietnamiennes croustillantes (bánh xèo), ou encore des desserts sucrés au maïs (chè bắp), surtout l’échoppe de la vieille maraîchère borgne qui vendait des durians. Le seul endroit sur terre où ma mère lâchait ma main pour avoir les deux mains libres afin de choisir son fruit préféré. Elle était si absorbée qu’elle ne remarquait pas que je m’étais évanouie sur le sol à cause de cette odeur infecte.
Et parmi ces souvenirs gourmands, je revois mon père me tenant la main pour traverser le pont menant au bac fluvial de Cầu Nổi, devenu mythique grâce au film L’amant, inspiré du roman de Marguerite Duras. On y voit le riche Chinois croiser Marguerite, encore lycéenne, sur le bac, glissant sur les eaux du Mékong, comme un passage suspendu entre deux mondes.
Le pont était fait de lattes de bois laissant de larges écarts entre elles ; j’étais terrorisée à l’idée que mon pied puisse s’y coincer.
Dans notre culture, la peur d’un enfant est perçue comme une faiblesse, et la faiblesse appelle la réprimande. Mon père aurait pu me punir, m’ordonner d’avancer seule, m’endurcir. À la place, il a pris ma main dans la sienne et a traversé avec moi, affrontant les regards moqueurs des autres. C’était l’un des rares gestes de tendresse qu’il m’ait donnés. Papa était un homme silencieux et discret. Même lorsqu’il nous a quittés pour retrouver Dieu, il l’a fait discrètement, dans son sommeil.
Un autre souvenir qui hante mes nuits : est-ce que notre voisine est encore en vie, cette femme sans cœur qui battait sa domestique, une orpheline de quelques années mon ainée, à coups de bâtons, la laissant parfois immobile pendant des jours ? Enfant, je me cachais pour pleurer, impuissante face à cette cruauté sans nom que la société tolérait en silence. Aujourd’hui, je reviens en adulte, capable de soutenir son regard. Je lui demanderai les coordonnées de l’orpheline, puis j’irai la chercher. Elle se souvient sûrement de moi, la petite fille qui volait les bonbons de la boutique de ses parents pour les lui donner. Ensemble, nous irons enfin manger une glace au petit café du Tamarinier, s’il existe toujours, là où nos rêves d’enfants attendaient en silence.
La suite se racontera en images, sur mes comptes sociaux Instagram et Facebook, et dans le souffle du Mékong que je reverrai bientôt.















