Kenza Demnati
A rejoint Meer en avril 2026
Kenza Demnati

J’ai grandi entre trois mondes, et je n’en ai jamais vraiment choisi un seul. Il y a d’abord eu les Landes, une petite ville du sud-ouest de la France, ses pins maritimes, ses étés qui n’en finissent pas, ce rythme lent qui apprend à regarder.

Puis Marrakech, régulièrement, comme un contrepoint nécessaire. Les ruelles de la Médina, l’arabe mêlé au français dans les conversations de famille, cette façon qu’a le monde arabe de mêler l’intime et le collectif sans jamais vraiment les confondre. Et Paris, enfin, ses exigences, ses bibliothèques, sa promesse d’un horizon plus vaste.

J'ai grandi dans une fratrie de trois, un grand frère, une petite sœur, encadrée par des parents cultivés et curieux, et c'est peut-être cette place du milieu, ni première ni dernière, qui m'a appris à observer avant de parler. C’est apprendre tôt à traduire. Pas seulement les langues, les façons d’être, de penser, de se tenir dans l’espace. C’est une éducation que nul programme scolaire ne dispense. Elle forge quelque chose de particulier. Un sens de la nuance, une aptitude à habiter plusieurs points De vue sans se perdre dans aucun.

C’est peut-être pour ça que l’écriture m’a toujours semblé moins un choix qu’une évidence.
Camus écrivait que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». J’y croyais sans encore pouvoir le formuler.

Les mots sont venus après, comme une façon de mettre de l’ordre dans ce que je voyais, de rendre compte de ce que d’autres ne regarderaient pas encore.

Les concours d’éloquence ont été ma première école sérieuse. Pas celle des diplômes, celle des mots juste, de la pensée construite sous pression, de l’argument qui doit tenir face à un public qui ne vous a rien promis. Ces arènes m’ont appris que bien parler, c’est d’abord bien penser, et que la parole, dans l’espace public, est un acte.

Istanbul est arrivée comme une évidence et comme un vertige. J’avais vingt ans. La ville m’a saisie d’emblée. Cette métropole impossible, tendue entre deux continents, entre minarets et buildings, entre une nostalgie ottomane qu’on sent dans les pierres et une modernité qui grince. On dit souvent d’Istanbul qu’elle est une ville frontière. Je dirais plutôt que c’est une ville question. Elle ne cesse de demander, de quel côté es-tu ? Et elle n’attend jamais vraiment la réponse. Pour quelqu’un qui a grandi entre deux rives, c’était presque un soulagement.

C’est là-bas que j’ai commencé à écrire régulièrement. Des articles sur les enjeux politiques turcs et régionaux, pour un journal étudiant universitaire. Quelque chose s’est confirmé dans cet exercice. Écrire pour être lu par d’autres, écrire pour que quelque chose traverse les frontières, c’est une responsabilité. Elle me plaît.

Je parle français, anglais et arabe couramment, trois langues qui ne sont pas seulement des outils, mais des façons différentes d'habiter le monde. En arabe, certaines choses se disent qu'on ne peut pas traduire sans les trahir. J'ai appris ça très tôt, entre les conversations de famille à Marrakech et les cours à Paris. Et puis il y a le turc, que j'ai commencé à apprendre à Istanbul, suffisamment pour comprendre une conversation politique dans un café du Bosphore, ce qui, dans cette ville-là, arrive souvent.

En dehors de l'écriture, je m'engage. Coordinatrice bénévole pour la Croix-Rouge depuis 2023, j'ai aussi passé trois ans à animer des ateliers dans un EHPAD dans les Landes. Ce que ces expériences m'ont donné ne s'apprend pas dans les livres, que les gens ont des histoires infiniment plus riches que ce qu'on leur demande habituellement de raconter. C'est peut-être là que j'ai compris pourquoi j'écris.

James Baldwin écrivait : « Ce n'est pas la question de savoir qui je suis, mais de savoir ce que je Je suis prêt à faire. C'est depuis cette exigence-là que j'écris. Sur les relations internationales, le monde arabo-méditerranéen, les dynamiques géopolitiques souvent mal lues depuis Paris, les questions qui traversent une génération grandie entre plusieurs appartenances et qui cherche, non pas à choisir, mais à tenir tout ensemble.

J'écris depuis cet entre-deux. Non pas comme un manque, mais comme une chance

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