Sur la scène du ZEF, scène nationale de Marseille, on coupe, on pétrit, on partage. Et au milieu de la représentation, les spectateurs mangent !
Depuis plusieurs années, le théâtre participatif cherche à dépasser la simple position du spectateur assis face à une scène. Il invite le public à entrer dans l’expérience, à agir, ressentir et parfois même co-construire le moment théâtral. Avec La Pastasciutta antifascista de Casa Cervi, la scène déborde du cadre : elle devient cuisine, mémoire et terrain d’engagement. Plus qu’un spectacle, une expérience où le théâtre glisse vers la performance, et où le spectateur est invité à franchir un seuil, celui de sa propre implication.
Le récit prend racine dans un fait réel. En 1943, la famille Cervi, engagée dans la résistance italienne, décide de cuisiner des pâtes pour tout son village afin de célébrer la chute de Mussolini. Un geste simple, presque banal, mais interdit sous le régime fasciste.
Ce repas devient alors un acte de résistance. Nourrir, ici, n’est pas seulement répondre à un besoin vital : c’est affirmer une liberté, recréer du lien, opposer au contrôle politique une communauté en acte. La représentation La Pastasciutta antifascista de Casa Cervi ne se contente pas de raconter cette histoire. Elle la rejoue, la réactive. Elle fait du passé une expérience présente qui se vit.
Avec cette pièce, la dramaturgie ne repose pas uniquement sur le texte ou le jeu. Elle se construit dans la matière : la pâte, la chaleur, les odeurs, le temps de cuisson. La cuisine n’est pas un décor mais un médium. Elle impose son rythme, ses contraintes, aiguise les sens.
En intégrant le geste culinaire, la pièce rejoint une tradition de pratiques artistiques où l’œuvre ne se contente plus d’être regardée, mais est vécue. Le théâtre devient performance, au sens où il engage le corps, celui des interprètes, mais aussi celui des spectateurs.
Pour rappel, cette bascule du spectateur s’inscrit dans une histoire plus large. Au XXe siècle, Marcel Duchamp posait les bases d’un renversement : l’œuvre n’existe pleinement que par celui qui la regarde. Le spectateur devient “regardeur”, co-producteur de sens. Mais aujourd’hui, cela ne suffit plus. Il ne s’agit plus seulement de regarder ou d’interpréter ; il faut participer, agir, être impliqué physiquement. L’art contemporain, du happening à l’esthétique relationnelle, a progressivement déplacé le centre de gravité vers l’expérience partagée.
Dans La Pastasciutta antifascista, ce déplacement est littéral : manger, c’est entrer dans l’œuvre.
Mais alors que signifie cette participation généralisée ? Est-elle une forme d’émancipation, une manière de redonner au spectateur une capacité d’agir, de le sortir de la passivité ? Ou bien répond-elle à une autre logique : celle d’une société incapable de rester immobile, où l’attention doit sans cesse être sollicitée, activée, occupée ? Le spectateur-acteur est-il réellement libre, ou simplement pris dans un dispositif qui lui demande de jouer un rôle, celui de participant engagé ?
Dans ce contexte, l’acte de manger peut apparaître double. Il est à la fois profondément concret, presque archaïque et potentiellement instrumentalisé en tant qu’expérience immersive. Entre pédagogie et esthétique de l’expérience, la frontière est fine.
Et pourtant ici, quelque chose résiste.
Car le repas partagé produit une réalité difficile à réduire à un simple dispositif. Il engage le corps, le goût et le temps. Il crée une communauté, temporairement certes, mais bien réelle. En mobilisant les sens : goût, odeur, toucher, l’œuvre déplace la réception vers une forme d’assimilation. Elle ne transmet pas seulement un message : elle fait éprouver une situation. Elle donne une épaisseur historique à un geste quotidien. Ce que propose La Pastasciutta antifascista de Casa Cervi, au fond, dépasse la simple hybridation des formes. Elle interroge notre rapport à l’action, à la communauté, à la liberté.
À une époque marquée par la montée des extrémismes et la dépossession progressive de nos choix, y compris alimentaires, elle rappelle que les gestes les plus ordinaires peuvent devenir des actes engagés. Manger, ici, n’est pas consommer : c’est prendre sa part.
Et peut-être est-ce là que réside la véritable force de cette œuvre : non pas dans l’idée de faire participer le spectateur, mais dans sa capacité à lui faire sentir, littéralement, ce que signifie agir ensemble.
Née à Rome, Floriane Facchini est auteure, metteuse en scène et artiste culinaire. Diplômée en histoire du théâtre et dramaturgie à l'Université de Rome, elle s'est perfectionnée ensuite au Danemark à l’ISTA (International School of Theatre Anthropology), puis, de 2011 à 2013, elle a intégré la FAIAR, première formation d'art dédiée à la conception et à la réalisation de projets en espace public.
La compagnie Floriane Facchini & Cie développe des créations artistiques et culinaires ancrées dans les territoires, explorant de nouvelles manières d’habiter et de partager le vivant dans l’espace public. Sa démarche, participative et relationnelle, repose sur des récits du quotidien et des enquêtes de terrain, donnant lieu à des œuvres contextuelles où artistes et participants co-construisent l’expérience. Ces projets prennent forme à travers une diversité de médiums : vidéo, photographie, son, arts plastiques et création culinaire.















