Les Douches la Galerie a le plaisir de présenter sa nouvelle exposition collective, Jeux de mots, réalisée sous le commissariat d’Éric Rémy avec des œuvres de Berenice Abbott, Tom Arndt, Pierre Boucher, Sophie Calle, Roger Catherineau, Stéphane Couturier, Joël Ducorroy, Henri Foucault, Jean-Claude Gautrand, Nicole Gravier, Hervé Guibert, Ernst Haas, Anneliese Hager, Raymond Hains, Frank Horvat, Bogdan Konopka, François Kollar, Barbara Kruger, Yvan Le Bozec, Vivian Maier, Ray K. Metzker, Duane Michals, Jean Moral, Marvin E. Newman, Roger Parry, Denis Roche, Man Ray, Joost Schmidt, Maurice Tabard, Patrick Tosani, Moï Ver, Sabine Weiss et Wittkugel Klaus.
Après Dans ma cuisine, exposition collective consacrée l’an dernier à l’espace domestique et à l’ordonnancement modeste des objets du quotidien à travers la vision des photographes du XXe siècle, cette nouvelle proposition des Douches la Galerie prolonge un même geste : explorer le rapport texte et photographie. Cette fois, c’est le langage lui-même – mots, lettres, signes typographiques – qui entre dans le champ photographique. Omniprésent dans notre environnement visuel, le texte est ici envisagé non seulement comme un simple accompagnement de l’image, mais aussi comme une matière active, susceptible d’en modifier la lecture, d’en perturber l’évidence ou d’en enrichir la portée poétique et conceptuelle.
Jeux de mots affirme ainsi une continuité : celle d’une photographie qui interroge les signes les plus familiers, explore leurs potentialités plastiques et révèle, par de subtils glissements, la capacité de l’image à transformer l’ordinaire en expérience sensible et critique.
Jusqu’aux années 1920, texte et photographie entretiennent une relation hiérarchisée et bien ordonnée : la photographie illustre le texte, ou le texte légende l’image. Ces deux « écritures du monde » cohabitent longtemps avant de véritablement se rencontrer.
Les premières intégrations conscientes de la typographie dans la photographie apparaissent au début des années 1920 : au Bauhaus, sous l’impulsion de László Moholy-Nagy ; chez les constructivistes russes, notamment El Lissitzky ; dans les œuvres du mouvement Dada ; et, de manière décisive, avec l’essor de la publicité. En France, la revue VU, fondée en 1928, place pour la première fois la photographie au cœur de l’information : l’image fait une entrée fracassante dans la presse illustrée et commence à détrôner le texte.
Tout au long du XXe siècle, les photographes œuvrent pourtant à une forme de réconciliation. La photographie intègre la lettre dans sa composition, joue avec le sens des mots, illustre des alphabets, mêle récits et images. Texte et photographie cherchent à cohabiter dans une nouvelle alliance, où chacun trouve sa nécessité propre.
Au Bauhaus, sous la direction de Walter Gropius, le mélange des disciplines est au cœur de l’enseignement. Joost Schmidt, peintre puis typographe, après y avoir été élève, y enseigne l’art typographique et réalise des compositions délicates où la photographie intègre la lettre, à la manière d’une lettrine enluminée. Le lituanien Moï Ver, formé au Bauhaus de Dessau auprès de Kandinsky et Klee, se tourne lui aussi vers la photographie et démontre, dans la rarissime étude Adhesol, son art du jeu entre image et typographie. Klaus Wittkugel, étudie en Allemagne au près du peintre-typographe-photographe Max Burchartz, et crée quant à lui des compositions où le texte devient sujet photographique, notamment au service de la promotion d’entreprises et d’institutions dans le Berlin des années 1930.
À Paris, en 1927, Charles Peignot, directeur de la fonderie Deberny & Peignot, fonde la revue Arts & métiers graphiques, qui devient le relais et le promoteur de cette révolution visuelle. Le 15 mars 1930, un numéro spécial est consacré à la photographie ; son succès est tel qu’il est décidé de publier chaque année un volume dédié à ce médium. Autour de Deberny & Peignot, Pierre Boucher, Maurice Tabard et Roger Parry inventent un langage publicitaire fondé sur le photomontage, le photogramme et le collage, où texte et image sont indissociables.
François Kollar, à la demande des éditions Horizons de France, réalise La France travaille (1931-1934), vaste commande qui fait de lui l’un des grands reporters industriels de son époque. L’un des volumes est consacré aux métiers du livre et sous son appareil, une plaque d’imprimerie typographique devient un paysage de métal , une ville vue du ciel.
La rencontre entre photographie et typographie ne se limite pas aux ouvrages. Les affiches envahissent les murs des villes, les enseignes lumineuses saturent l’espace urbain. Les immeubles se couvrent de slogans, de marques, de structures graphiques. Berenice Abbott, Pierre Verger, Ernst Haas ou Louis Faurer en font des sujets privilégiés. Dans une photographie de Sabine Weiss, deux ouvriers perchés devant l’immense page lumineuse de Times Square deviennent, presque malgré eux, des signes typographiques. Cet envahissement du texte contamine aussi la peinture, comme chez Fernand Léger (Nature morte ABC, 1927).
Plus tard, Stéphane Couturier revisitera cette interaction dans sa série Les nouveaux constructeurs. Son image ABC n’ouvre pas un abécédaire, mais renvoie à À blaise cendrars, écrivain et ami de Léger, fervent défenseur de la publicité qu’il qualifiait de « plus belle expression de son époque ».
Raymond Hains, avant de faire de l’affiche lacérée son matériau de prédilection, expérimente dans les années 1950, la photographie hypnagogique, déformant le réel à travers des verres cannelés. Son travail est entièrement centré sur le langage : mots et lettres deviennent matière, distordue et fragmentée, comme dans Hépérile, poème de Camille Bryen éclaté par l’image.
Dans le même esprit, quelques décennies plus tard, Henri Foucault s’empare à son tour des lettres des Fleurs du mal de Baudelaire pour les disperser en nuées, en constellations, en ciels recomposés.
Dans les années 50, Roger Catherineau, figure active des Rencontres de Lure, consacre une part essentielle de ses recherches au « photographisme », et à l’interaction entre écriture et photographie. Premier professeur de photographie à l’école Estienne, il réalise le premier alphabet photographique ainsi qu’une série de « portraits imprimés » superposant visages et journaux déchirés.
À la même période, Anneliese Hager réalise, dans l’intimité de son appartement, des photogrammes intégrant parfois des fragments de journaux. Certains sont publiés dans le recueil de poèmes Weiße schatten (Ombres blanches), oxymore qui résume le mystère même de la photographie : lumière et ombre, noir et blanc, révélé et caché.
Si le premier roman-photo – La folle d’Itteville (1931), conçu par Germaine Krull et Georges Simenon – est un échec, la forme trouve son public dans les magazines féminins des années 1950 à 1970. Nicole Gravier en propose une critique joyeuse dans les années 1980, se mettant en scène dans des postures stéréotypées accompagnées de textes ironiques.
En 1984, Patrick Tosani convoque une autre écriture, le braille, dans une série de portraits flous projetés sur des pages embossées. Il associe vue et toucher, mais en détourne les fonctions: le braille devient image, privé de son caractère haptique, tandis que la photographie perd son pouvoir d’identification.
Dans les années 1990, le travail de Sophie Calle retient l’attention par ses récits intimes et programmatiques, où la photographie documente des expériences mises en mots mettant à part égale texte et image. L’ Américain Duane Michals, par ses textes manuscrits inscrits au de l’image, ajoute une profondeur narrative à la poésie visuelle de ses photographies.
Denis Roche, écrivain et photographe, fait tirer certaines de ses photographies en laissant une grande marge blanche pour un obtenir espace supplémentaire d’expression lui permettant de combiner écriture et image.
Les mots ne sont pas seulement ceux de la publicité : ils sont aussi ceux de la contestation politique qui se placardent sur les murs. En Mai 68, Jean-Claude Gautrand parcourt la ville et enregistre les slogans éphémères qu’il publie dans son ouvrage Les murs de mai. À partir des années 80, Barbara Kruger dénonce la société de consommation en recouvrant ses images d’injonctions typographiques monumentales : le texte oblitère l’image jusqu’à parfois la faire disparaître.
Le photographe Américain Tom Arndt témoigne de son engagement citoyen en photographiant à son tour tracts, affiches et slogans politiques, qu’il s’approprie par l’image.
Aujourd’hui, les prompts – ces textes adressés aux intelligences artificielles pour produire des images – semblent refermer la boucle : le texte reprend indirectement le pouvoir dans un siècle où l’image le lui avait disputé.
(Texte par Éric Rémy)
















