Samedi matin : la dédicace
Cela fait maintenant une heure que je patiente dans la longue file d’attente de la librairie Lamartine. Entre mes bras, je serre contre mon cœur le livre biographique de Hom Nguyen, comme un trésor que je refuse de lâcher. Autour de moi, l’air sent le papier neuf et l’impatience joyeuse des lecteurs. Malgré la fatigue, un large sourire éclaire mon visage : je me sens heureuse, comblée même, d’avoir eu le courage de me lever tôt un samedi matin, de traverser tout Paris et de supporter une heure de métro sans me décourager. Le jeu en valait la chandelle.
Beaucoup de ceux qui sont arrivés après moi sont repartis bredouilles : rupture de stock. Quel succès ! Certainement la plus belle rentrée littéraire pour les éditions Robert Laffont. Un sentiment de chance m’envahit. Je me félicite d’avoir fait un bon investissement : mon exemplaire dédicacé vaudra peut-être une petite fortune lors d’une vente aux enchères, quand je ne serai plus de ce monde.
Depuis le fond de la file, j’observe Hom Nguyen derrière sa table. Il discute, rit, échange des poignées de main, parfois des bises. Chaque lecteur semble avoir droit à un instant privilégié. Il ne se contente pas de signer un livre : il rencontre véritablement chaque personne, les yeux dans les yeux. Une petite voix dans ma tête se met à ronchonner : « À ce rythme-là, je passerai la nuit ici… ». Mais aussitôt, une autre voix, plus douce, me murmure : « Impossible, il doit fêter ses 53 ans ce soir chez Richard. »
Richard, mon grand frère de cœur, tient un restaurant vietnamien dans le 18ᵉ arrondissement, une adresse bien connue des amoureux de la cuisine de chez nous. Un lieu chaleureux, où le parfum du canh chua et du cá kho réveille toujours mes souvenirs d’enfance. Hom y venait souvent, bien avant de devenir l’artiste célébré qu’il est aujourd’hui.
J’aurais pu me rendre directement là-bas et lui demander une dédicace entre les nems et les bò bún. Mais non. Être ici, dans cette librairie, parmi ses lecteurs, me procure une émotion particulière, une forme de fierté silencieuse. C’est un moment que je veux savourer pleinement.
Je connais Hom depuis longtemps. Nous partageons les mêmes racines vietnamiennes et cette force propre à ceux qui ont grandi entre deux cultures. Mais au-delà de ce lien, c’est son œuvre qui m’a toujours fascinée. En une décennie à peine, il a bouleversé le monde de l’art par son énergie brute et sa manière unique de peindre l’âme humaine.
Que l’on soit collectionneur aguerri ou simple passant, il est difficile d’échapper à son univers. Ses portraits, faits de lignes nerveuses et d’émotions à vif, semblent palpiter de vie. Son empreinte est partout : du timbre à l’effigie de Charles Aznavour à la McLaren customisée de ses traits puissants. Autant de symboles d’un parcours hors du commun.
Hom est un homme peu bavard, mais dont chaque mot, chaque geste, chaque trait de crayon a du poids. Et ce matin, dans cette file d’attente qui n’en finit pas, je me sens fière, profondément fière, de faire partie, à ma manière, de son histoire.
La lecture
Samedi soir, 21 h 55. Je me mets au lit avec Hom, enfin, avec le livre biographique d’Hom. J’avais hâte. Pourtant, je n’avais même pas pu terminer le premier chapitre que j’ai refermé le livre.
Mes yeux étaient inondés de larmes, ma vue était devenue floue. Depuis longtemps, je n’avais plus été secouée de cette manière par une lecture, moi qui dévore en moyenne deux livres par semaine. Une émotion brute, presque violente, s’était emparée de moi. Je me suis levée pour aller chercher un mouchoir dans la salle de bain, puis je suis retournée dans ma chambre… avant de faire demi-tour. Autant prendre toute la boîte de Kleenex.
Je me suis recouchée et j’ai repris la lecture. Les mots résonnaient, frappaient juste, sans fard ni complaisance. Lecture terminée : 0 h 45. Le livre refermé, le cœur encore battant, je suis restée longtemps immobile dans le silence de la nuit.
Avis de lecture
Ce livre, c’est l’itinéraire d’un enfant « gâté » par la vie dans sa dureté la plus crue. Celui d’un petit garçon qui, à six ans, a dû apprendre à devenir un homme parce que sa mère, clouée au lit à la suite d’un grave accident de voiture, ne pouvait plus s’occuper de lui, ni même d’elle-même.
C’est le récit d’une enfance volée, d’une responsabilité imposée trop tôt, mais aussi d’une force de survie hors du commun. Hom raconte sans détour ses chutes, ses errances, ses colères et ses silences. C’est le parcours d’un artiste tombé sept fois et relevé huit fois, d’un homme qui a transformé sa fureur de vivre en création.
Ce livre n’est ni une plainte ni une glorification. C’est un témoignage brut, sincère, profondément humain, à l’image de son œuvre.
Alors à défaut de vous offrir une de ses œuvres, plongez-vous dans son livre. Laissez-vous traverser, bousculer, vibrer par ses mots comme par ses traits électrisants. Vous n’en sortirez pas indemnes, mais assurément plus vivants.















