Tragique ordinaire
Émergent les figures du cauchemar et du piège. Autour : de vieilles femmes. La folle déraisonne, la nourrice s’affole, la servante marmotte, la mutilée fait motus. Sont-elles encore en vie ? Et dans quelle vie ? Se taisent-elles à jamais ?
Au centre, le seigneur et les vassalités à l’entour. Sang, violence et pouvoir dans un air assourdi par la douceur du foyer. Tragique normalité. Haute estime et mépris. Empoisonné, l’univers est terni. La cour se pâme. Les figures hideuses de la méchanceté et du mensonge semblent avoir vaincu. Chaos, béance, vide. Un ordre dénaturé fait de sucre et de miel s’apprête à soumettre à la question celles qui le défient ou simplement l’ignorent.
Le seigneur est conforté dans sa lumière, les lumières de son rayonnement ; l’amante s’aimante, se pose. Les bons enfants s’amusent. Sur le sol en damier ils avancent leurs pions, apprennent nonchalamment à filer leur laine. D’autres se mirent dans des faces-à-main, bientôt joueront leur thème. La roue tournera-t-elle ?
Souveraine et contestée, Sor survit. Interdite, elle médite en son for intérieur. Elle attend le surgissement, la révélation, guette un appel. Assoiffée. Elle ouvre les fenêtres, cherche l’horizon, entend les troubadours chanter la gaya scienza et respirer par les pieds. Heureux sont-ils. Sor sent le fluide de présences muettes.
Déjouer l’envoûtement, la voie du doute
Les auteurs dialoguent :
-La sincérité, la chaleur et l’empathie ont laissé place à leur mise en scène. Quand est dénaturée la parole, les mots n’ont plus les mêmes sens, les choses n’ont plus les mêmes mots, les vérités toute relatives s’imposent, s’étalent, étouffent.
-On voit la force du jeu, sa double face : il peut être créatif et authentique ou s’enfermer dans la compétition ou la conformité. Seul l’équilibre permet la coopération.
-En effet, c’est éclairant à la fois d’un point de vue individuel, développemental et social. Dans notre récit, il faut creuser les personnages. Lui fut un enfant capté, captivé, capturé par le mirage des mises en scène, pris dans la séduction des formes forçant le respect, l’adhésion, la reconnaissance ; il s’incarne désormais en homme fait. Il est responsable, fiable. Sensible à la flatterie et incontestable. Peu enclin à l’introspection bien qu’introverti. Opaque. Indifférent vis-à-vis de ce qu’il produit sans le savoir, sans le vouloir, mais dont il est pourtant un acteur-clé.
-D’autres alentour s’activent à conforter, faire valoir son incontestable maîtrise, font, d‘un simple sujet, toute une histoire, tout un système qui lui fait dire : je peux donc je veux, dans un mirage de l’unité. Parfait emboitement.
-Fascination ou indifférence ? Tout à la fois, peut-être, c’est la malédiction : la réactivation d’un piège où les choses à l’entour se suffisent d’elles-mêmes, hors volonté propre. Les passions tristes flirtent avec la gaîté, brouillent et embrouillent, s’opposent à l’ouverture.
-Dans ce récit, on veut trouver ce qui passe à la trappe, l’inaperçu dans l’ordinaire et le sens apparent, on voudrait capter des aspects dynamiques et renverser des mouvements inadéquats. Montrer par exemple que la force d’une assemblée peut la faire couler, attirée vers l’à-pic par sa seule inertie. Malaise et sidération pour qui contemple et s’abime.
-Pour avancer dans l’intrigue, nommons les figures muettes entr’aperçues tout à l’heure. Ce sont des voix de sagesse, de connaissance antique. Elles nous informent, comme un miroir sans tain, sur le tragique et l’héritage, vieilles femmes animées de puissants esprits, porteuses d’histoires. Elles n’ont pas la parole mais elles ont la vision.
-Une fois nommées, elles feront comprendre ce qui, dans un héritage, fait sens ou violence. Elles aideront à distinguer : une continuité possible et signifiante de l’élan intérieur, le respect du développement des êtres, la rencontre de l’autre différent ; ou bien des fors intérieurs contraints.
-La clarté sur l’histoire délivre, donne des clés, des pistes : que s’est-il passé ? Il s’agit de plonger dans ces voies d’eau sans s’y noyer. Ni perdre pied.
-Une eau qui fait froid dans le dos : catharisme , inquisition, relents de loi salique qui opèrent à l’insu des consciences, des alliances politiques, des guerres de places et des pouvoirs.
L’élan joyeux
Passent les quatre femmes-ombres.
Radegonde : Ainsi nous serions claquemurées dans le silence ? Que nenni ! De tous les temps, nous combattons pour les voies libres et les voix franches.
Arégonde : Au départ il y a douleur et souffrance entre espoirs et réalisations. Ce malheureux écart se refuse à offrir un passage ou un terreau vers l’avenir. Cherche encore, autrement, d’autres appuis, plus fiables et généreux, murmure-t-il.
Frédégonde : Quelles sont les conditions, les manifestations les opérations pour penser-ailleurs, éventuellement contre soi-même ?
Rosemonde : Oui, penser contre soi-même, contre son clan, c’est douter des certitudes, opinions, préjugés, appartenances et habitudes, afin d’échapper au dogmatisme et à la complaisance. Examiner ses automatismes, y compris ceux qui viennent de sa famille, de son époque, de sa culture ou de sa naissance. Douter activement de ce que l’on pense, reconnaître les erreurs ou les fausses pistes, se laisser instruire par l’altérité. Accepter aussi le risque de l’inconfort, de la violence contre soi pour ne pas se figer dans l’habitude ou l’illusion. Il faut du temps pour ce travail !
Radegonde : … du temps pour faire en sorte que sa pensée ne soit pas simplement l’épiphénomène de sa propre naissance, de son propre soi-même, pour écouter ce qui dérange, désapprendre à être seulement de son camp et ainsi s’ouvrir à un véritable travail, toujours en mouvement contre la paresse et le repli. Oui, il faut saisir le temps.
Frédégonde : Le temps d’un gai savoir, qui ne se veut ni pensant ni austère, mais créatif, vivant, jubilatoire !
Rosemonde : Il n’y a pas de fatalité que nous ne puissions vaincre. Seulement, alors, on cherche des raisons très profondes pour se mettre à combattre, on reconnaît des convictions très fortes, ce qui à première vue semble inutile, gratuit, sans effet apparent ni immédiat. Mais qui donne pourtant un élan si précieux.
Arégonde : Le travail de l’interprétation et de la libre association doit venir équilibrer la contrainte sociale et ses bénéfices, par l’incessante recréation du sens. Développer une ambition inspirante qui relie, rayonne et grandit dans l’ouverture à l’autre.
Frédégonde : Construire un vrai rapport à l’échec, à la difficulté : viser l’humilité et non l’humiliation, en portant les valeurs de dignité, d’honneur, d’engagement et de risques. La capacité à admirer est centrale, elle ouvre à une éthique de l’existence, une vigueur éthique qui transforme le destin par un refus organisé. Il s’agit d’une quête d’harmonie : non pas dans une maison de poupées, petit monde à soi dont on manipule les sujets et les objets, mais par une conduite individuelle orchestrant valeurs, projets, idées, désirs.
Ainsi Sor sort de son sort. Elle sait observer les ombres et les engloutissants remous puis répondre, en agissant dans l’élan et la clarté. Et s’accomplir un peu plus loin, dans la fantaisie. Le vent, l’eau de pluie, le miroitement du soleil sur les sommets, un vol d’oiseaux, l’aideront encore à sortir d’elle-même, pour mieux y revenir.
Notes
Remerciements pour des lectures et des pistes :
La gaya scienza ou le gai savoir :
Maria Cristina Franco Ferraz (2018). « La gaya scienza nietzschéenne dansant avec le Mistral ». Modernités des troubadours.
Le jeu dans le développement :
Rémi Bailly (2001). Le jeu dans l'œuvre de D.W. Winnicott. Enfances & Psy..
Patrice Gruet (2014 ).
Masculin-féminin et mise en scène :
Arnaud et Jean-Marie Larrieu (2003). Un homme, un vrai..
La construction sociale et des individus :
Peter Berger et Thomas Luckmann (1966, 1986 pour la trad). La construction sociale de la réalité.
Norbert Elias (1973). La civilisation de mœurs.
Dosse, F. (2013). À l'école des Annales, une règle : l'ouverture disciplinaire. Hermès, La Revue,.
Les tropismes :
Nathalie Sarraute (1996). Le gant retourné. In Œuvres complètes [1975]. Paris : Gallimard. pp. 1707-1713.
Penser contre soi-même :
Nathan Devers (2024). Penser contre soi-même.
La vis comica :
Fleury Cynthia (2018). Les irremplaçables.
Fleury Cynthia (2022). Les Ci-git l’amer. Guérir du ressentiment.
Les convictions et l’engagement : « Avoir raison avec… Jacques Ellul».
L’ambition :
Vincent Cespedes (2013). L'ambition ou l'épopée de soi.
La transmission, l’histoire et l’écriture :
Isabelle Sorente (2020). Le complexe de la sorcière.
Les prénoms Radegonde, Arégonde, Frédégonde, Rosemonde : Ils évoquent des femmes déterminées, guidées par des vertus ou des qualités de conseil, de paix ou de force animale (gonde : combat). Arégonde (ara : aigle ) est une combattante semblable à un aigle, symbolisant la force et la noblesse. Radegonde (regin : conseil, décision) est une conseillère combattante, un guide sage et déterminé. Frédégonde (frid : paix) incarne une combativité pacifique, elle lutte pour la paix. Rosemonde symbolise la capacité à protéger, et la légitimité au sein de sa communauté, incarne à la fois la gloire et la protection par la renommée, une forme de pureté aussi.















