Au moment où j’écris ces lignes, j’ignore ce que l’exposition de Lionel Estève chez Guillaume (Stems Gallery) va me réserver. En effet, depuis sa première exposition chez moi en 1999 (nous en avons fait 10 ensemble, ne comptant que les personnelles), il y a chaque fois une remise en question de son œuvre, et chaque exposition est une surprise pour le visiteur. Rares sont les artistes qui courent ce risque d’un renouvellement perpétuel.

Je ne suis pas critique d’art et je ne vais pas analyser son travail… d’autres s’en chargent, mais il est important d’insister sur le fait que Lionel Estève est un plasticien au sens propre du terme, par l’utilisation de nombreux matériaux et médiums : gommettes, ballons en plastique, diapositives, pierres, cailloux, cordes de guitare, verre, feuilles d’or de Provence et de Toscane, papiers, etc. Cette oscillation perpétuelle entre peinture et sculpture fait de lui un artiste original et profondément particulier.

Il est intéressant aussi de signaler que Lionel Estève, artiste connu et d’un certain âge, ayant exposé dans différentes galeries d’une certaine génération, prend le risque de montrer dans une jeune galerie où sont exposés de jeunes artistes. Et la galerie relève ce défi aussi, en faisant une entorse à son image.

(Albert Baronian)

L’hommage qu’Albert Baronian a rendu à l’œuvre abondante de Lionel Estève, tout empreint de souvenirs, convient parfaitement à la première exposition personnelle de l’artiste chez Stems Gallery. Souvenirs de Bruxelles célèbre en effet son attachement sentimental à la ville : une fantasmagorie qui s’attarde sur les réminiscences que laissent ses départs fréquents.

Des pans superposés de tulle bleu, aux dégradés subtils, couvrent le haut de la galerie. Ils évoquent une aquarelle qui s’écoule lentement ainsi que la fragilité du climat bruxellois, changeant et souvent pluvieux. En dessous, Souvenirs de Bruxelles se déploie en une suite linéaire de 34 miroirs. Ornés en relief d’images du quotidien et d’images tirées de l’iconographie de la capitale belge, ils offrent un paysage tangible à l’atmosphère installée au-dessus.

Estève aligne sans hiérarchie des motifs disparates : des images universelles, comme Voiture et Chien, côtoient des images éminemment liées à l’identité belge comme la Grand-Place. Il va plus loin encore en démocratisant avec malice le tyrannique roi Léopold, qu’il met sur le même plan que Pigeon et Danse. Leur illustration, dans l’esprit charmant de la bande dessinée belge, fait écho à l’attrait de Bruxelles, à la fois varié, satirique et sans prétention.

Ces miroirs forment une constellation qui rappelle le caractère arbitraire avec lequel la mémoire rattache des images à un lieu précis. Tous biseautés, mais chacun avec sa forme et son caractère propres, ils viennent du populaire marché du Jeu de Balle, aux Marolles, un microclimat culturel bien éloigné des « souvenirs » bruxellois habituels. Ils renforcent ce goût du jeu par le rythme qui naît de leur alignement collectif et qui dessine une ligne d’horizon urbaine ou une partition musicale.

Le rythme de Souvenirs de Bruxelles entraîne le visiteur dans un bazar immersif de reflets : fragments de dessins dans les miroirs voisins, silhouettes de visiteurs entrevues, échappées sur une architecture elle-même interceptée par des mètres de tulle suspendu. Tous ces éléments interviennent ensemble et définissent la nature de l’expérience. Cette pulsation de l’exposition, qui résume un montage de fragments en flux, capture avec objectivité la façon dont la conscience se construit et se reconstruit sans cesse. Sa structure même se déploie selon le modèle d’Un coup de dés jamais n’abolira le hasard de Mallarmé. Dans cette œuvre d’avant-garde, les mots cascadent irrégulièrement à travers des doubles pages et se déploient en multiples typographies comme une partition cérébrale, démontrant fidèlement les mécanismes de notre activité mentale.

Le poème imite le mouvement des vagues et raconte, de façon abstraite, un naufrage. Il tire sa force des larges espaces blancs que Marcel Broodthaers décrit à juste titre comme un « espace moderne », conçu pour simuler le silence et isoler la pensée. Cette disposition esthétique se ressent dans les vastes murs de la galerie, qui séparent les tons mélodramatiques du tulle, évocateurs d’un orage qui approche, des rencontres fortuites de motifs et de reflets que renferment les miroirs, parmi lesquels Vent, Pluie moyenne et Ronds dans l’eau. Si Mallarmé déclare qu’« un coup de dés jamais n’abolira le hasard », Estève, lui, croit qu’un coup de dés n’abolira jamais le risque de pluie à Bruxelles.

Cette idée est judicieusement évoquée dans Un coup de dés, à travers une note griffonnée sur un bloc-notes à la Tintin. Appliquée à la conscience, elle ravive le concept freudien du palimpseste, ici transcendé par l’omniprésence d’un filet léger et par la technique d’apposition des dessins. Comme forgées par la pluie, ces images font naître le souvenir d’un temps suspend: un instant tenu en réserve parce qu’il n’a pas encore eu lieu, ou retenu dans l’élan de son accomplissement. Elles enveloppent ainsi l’ironie discrète de leur style dans un tracé vaporeux, empreint d’une douce inquiétude.

Enquête sur la manière dont les impressions imprègnent le subconscient et se manifestent après coup pour façonner notre notion d’habitat et notre sentiment d’appartenance, Souvenirs de Bruxelles s’épanouit dans le royaume poreux du transit. Dick Annegarn a magnifiquement porté ce thème dans son hymne folk-blues, mélancolique et nostalgique, Bruxelles, qui évoque un attachement obstiné à la nostalgie d’une ville qui s’efface. Sa mélodie sublime accompagne la lente formation du souvenir qu’embrasse l’exposition de Lionel Estève.

(Texte de Charlotte Norwood)