C’est la canicule à Marseille. Le bitume du centre-ville colle littéralement aux semelles des espadrilles. Pour échapper à la fonte des corps, j’ai la bonne idée de suivre une horde de personnes, toutes invitées par Ivana Vasilova, qui s’abritent au 41 rue Montgrand. Une galerie à la mode dans le sixième arrondissement. L’endroit se nomme Espace Jouenne. Il est connu des Marseillais et des touristes amateurs d’art.
À l’intérieur, la climatisation est efficace. Les coupes de champagne aussi. Mais ce sont les murs qui appellent. Des tableaux suspendus aux façades blanches comme les grimpeurs sur les falaises des calanques. Ils planent à travers les boules dorées des coupes. Comme s’ils avaient siphonné leur fonds. Sont-ils ivres ? On dirait que les dieux sont tombés sur la tête. Tous se font face et narguent, perdue au milieu de la salle, la jet set venue les découvrir.
Chaque croyance commence par une invention. Bien avant le dogme, il y a l’élan d’imaginer quelque chose de plus grand que soi, une figure, un symbole, un récit capable de contenir ce que la raison ne peut expliquer.
Sacred Fictions réunit des artistes qui travaillent sur ce seuil, où l’invention du mythe devient une forme de dévotion, et où la dévotion, à son tour, devient une forme de fiction. À travers la sculpture, la peinture et l’image, les œuvres réunies à Marseille n’illustrent pas de mythologies existantes, elles en construisent de nouvelles.
Certaines puisent dans des cosmologies héritées, des systèmes mystiques, une mémoire populaire ou un artisanat ancestral. Et les retravaillent ensuite en iconographies intimes.
D’autres inventent la croyance à partir de rien : personnages, rituels et symboles sans généalogie autre que la main de l’artiste, mais chargés de la même gravité que les écritures anciennes.
Ce qui unit les artistes de cette exposition est la conviction partagée que la fiction n’est pas l’opposé du sacré, mais bien son origine. Raconter une histoire avec assez de sincérité suffit à la rendre sacrée, ne serait-ce que le temps de sa narration. Le parcours traverse ces mythologies construites comme on traverserait un temple bâti à parts égales de doute et d’émerveillement, chaque espace un cosmos différent, chaque objet un fragment d’écriture sacrée composée sans sanctuaire.
Sacred Fictions est une offrande, ce lieu de liberté où les inventions des artistes et celles des dieux sacrés de la création ne font qu’un. Les œuvres exposées sont-elles divines ou restent-elles simplement les représentations artistiques de ces onze nouveaux apôtres ?
Amin Idar est un pèlerin qui puise dans les cadres mystiques et ésotériques pour construire une eschatologie intime, où le symbole devient structure. Ses installations se lisent comme des actes de dévotion.
Giulia Frattale découpe et réassemble des images trouvées dans des mythologies personnelles fracturées, où une multitude d’éléments, de l’abstrait au figuratif, se recompose en symboles intimes.
Jaron Gyger travaille à la lisière du profane et du sacré. Il trouve sa liturgie dans les paysages naturels. De simples scènes deviennent des sites de dévotion silencieuse, où les figures circulent comme des archétypes. Leur présence vulnérable porte un poids plus grand qu’elles-mêmes.
Jackson Neimeth Dickstein assemble des fragments d’art populaire et de rencontres au bord de route, en objets qui se lisent comme les artefacts d’une foi encore à écrire. Les souvenirs du quotidien rendus sacrés.
Charlotte Sadowczyk moule la cire d’abeille sur des couronnes funéraires, archives et rouleaux, et scelle ce qu’ils contiennent, hors d’atteinte. L’imaginaire apocalyptique traité non comme une fin mais comme un état d’attente. La cire porte la fragilité de la ruche et le poids de la relique médiévale.
Mamali Shafali & Domenico Gutknecht proposent une pratique à quatre mains mêlant peinture, sculpture et installation en figures hybrides et extraordinaires, suspendues entre mémoire et métamorphose.
Radu Oreian peint des tableaux denses et miniatures, mais aussi à grande échelle, qui replient l’art de la Renaissance, les manuscrits médiévaux et le mythe ancien, en une seule surface méditative. Le motif et la répétition comme une incantation, où les images sont des prières.
Emeli Theander convoque des images suspendues entre mythe et mémoire, comme retrouvées d’une histoire à moitié oubliée. Des peintures à l’huile de visages totémiques et masqués, tirés des légendes nordiques, prises entre rêve et carnaval.
Théo Viardin réalise des figures humanoïdes colossales en mutation, peintes à la lisière du sacré et du post-humain. Elles veillent les unes sur les autres dans des mondes dépouillés, crépusculaires.
Marco Zebrowski façonne différents matériaux aux formes nées de la forêt. Un artisanat transmis à travers les cultures. Distillé en objets suspendus entre le design et l’abstraction. Qui confèrent à l’ordinaire un rituel inattendu.
Enfin, Roxanne Krumm peint des figures suspendues entre rêverie et légende. Les surfaces à l’huile sont chargées d’une gravité presque céleste. Un personnage récurrent, mi-héroïque mi-égaré, erre à travers ses toiles. En quête de sens. Et je dois vous avouer que ses tableaux m’ont fasciné.
Roxanne Krumm est une peintre atypique, sans doute inspirée par son métier de product designer UX. Elle est née en 1988. Cette jeune américaine, originaire de New York, habite à Berlin. Elle y peint des figures abstraites et plates. En fait, elle aime explorer l'identité, la spiritualité et la perspective. La vedette qu’elle met à nu, ANU, est son personnage récurrent, d’un genre fluide, pas tout à fait humain. Elle erre à travers plusieurs mondes mythiques où flotte mystérieusement l’invitation à la vie.
Sa peinture "Static and Warm" est née à l’époque où elle lisait et étudiait Kierkegaard. Elle réfléchissait beaucoup à la manière dont nous nous installons dans notre seule façon de voir le monde. Un moule unique, stéréotypé et stigmatisé. Et comment ce jugement peut devenir dangereux, voire autodestructeur. La peinture superpose des carreaux islamiques et des motifs de vitraux chrétiens avec des épées symbolisant la menace de l'inconnu, tandis que l'ANU se trouve en dessous, éprise et prise entre le confort et le danger.
Une symbiose des formes et des couleurs, qui embrasse ANU étendue. Là où l’intoxication épouse le danger :
Une femme s'incline dans la lumière chaude et filtrante, à travers un vitrail. Le corps sans forme, composé de contours fluides et minimalistes à la Giacometti, en plus rond, rappelle les dessins au trait de Pablo Picasso. Avec son travail Static and Warm, Roxanne Krumm cherche à décrire le sentiment you get when you're high. Et en effet, la figure représentée rayonne de calme et de sérénité. Pour flotter, elle flotte. Elle semble détendue, étendue sur un matelas plane, presque comme si elle ne touchait pas son lit. Le rose qui l’entoure est apaisant. Sa couleur est symbole de sensibilité, de tendresse et de douceur. Le corps féminin est tout aussi gracieux, sensuel, même presque érotique. La pose suggestive est élégante. Les cheveux ondulés épousent le corps. Notre regard est captivé par cette ANU aux allures de la Vénus allongée de Titien. Le lien intime, que notre mémoire tisse à notre insu, avec la Vénus romaine ou l'Aphrodite grecque, toutes deux déesses de l'amour et de la beauté, crée toute la séduction qui nous captive et nous attire au cœur du halo lumineux.
Avec les rayons de lumière qui éclairent l'intérieur du tableau, au centre d’ANU, Krumm cherche à transmettre le message : Comment on peut sombrer sous l'attraction des influences extérieures, qu’elles soient spirituelles, émotionnelles ou interpersonnelles avec la nature ? À côté des losanges roses censés nous apaiser, la couleur rouge trouve toute sa place sur la toile. Elle représente l'amour et la passion, mais aussi la force, la colère et l'affirmation de soi. Pour conserver cette énergie agressive, de minuscules poignards sont cachés tout au long du tableau, pointant le danger constant d'être trompé dès que l'on a trouvé une perspective déterminée. En fin de compte, la peinture est une expression de la peur, nous dit Krumm. Mais au lieu de créer des images sombres, elle se demande ce qui lui apporterait le réconfort et la joie. Et la réponse coule de source dans son œuvre : la magie blanche, la fantaisie rose et le mythe rouge.
À force de contempler ANU, j’ai trop chaud. Alors je sors et me fonds une nouvelle fois dans le bitume de la cité phocéenne.















