La Galerie Xippas présente Avec omega, pomme, haricot, cornichon, rien, bouteille, première exposition personnelle de Mitja Tušek à la galerie à Genève. L’exposition rassemble deux ensembles récents de peintures qui prolongent les questionnements fondamentaux traversant son œuvre depuis les années 1980 : la matérialité de la peinture, l’instabilité de l’image et la fragilité de l’identité.

Le premier ensemble présente des groupes de visages qui émergent d’un champ pictural dense. Chaque toile fait apparaître une petite société de figures qui se superposent, se masquent et se mêlent les unes aux autres. Les portraits surgissent d’une matière faite de taches barbouillées, versées ou étalées au couteau, dans laquelle la figure apparaît puis vacille, comme prise dans une matière qui semble autant la révéler que l’engloutir.

Chaque visage est construit à partir de neuf cercles noirs, d’un mat profond, de tailles différentes et souvent chevauchés, qui composent les éléments du visage. Cette structure fait écho à la Divine Comédie de Dante, où le Paradis et l’Enfer sont chacun organisés en neuf sphères. Chez Dante, ces orbes sont habités par des saints et des pécheurs ; chez Tušek, chaque visage semble contenir son propre mélange de vices et de vertus. Si chaque figure possède son teint singulier, toutes partagent le même espace, celui de la toile, et la même logique structurelle, celle des cercles.

Cette coexistence peut être rapprochée du concept de biocénose formulé par le biologiste Karl Möbius. Étudiant les huîtres au XIXe siècle, Möbius montra qu’il fallait considérer non pas une espèce isolée mais l’ensemble des organismes partageant un même espace et interagissant entre eux. Les visages peints par Tušek forment ainsi une sorte d’écosystème pictural, un réseau d’individualités cohabitant dans un même champ et structuré par leurs interactions.

Ces têtes sans corps apparaissent comme des présences flottantes, des fragments d’humanité saisis dans le flux contemporain. Elles peuvent évoquer des mosaïques d’avatars ou des captures d’écran de réunions virtuelles, ces assemblages de visages devenus familiers dans les interfaces numériques. Les peintures semblent ainsi traduire la multiplication des images et la circulation incessante des visages dans notre environnement visuel.

Le second ensemble présenté dans l’exposition adopte une organisation différente. Aux groupes de visages viennent s’ajouter divers objets, bouteilles, cigares, pièces d’or, marteau, chat, fruits ou autres symboles. La couleur disparaît au profit du noir et blanc, accentuant l’aspect presque caricatural de ces compositions qui oscillent entre peinture et dessin.

Contrairement aux tableaux où les visages se superposent jusqu’à se dissoudre, ces œuvres fonctionnent davantage comme un maillage visuel. Les figures ne se recouvrent plus mais s’articulent en réseau, capturant dans leurs interstices œufs, tomates ou autres objets dont la présence demeure énigmatique. La peinture, chez Tušek, ne cherche pas à stabiliser le sens. Elle met en tension les signes, brouille les hiérarchies et interroge sans cesse la possibilité même de représenter.

À travers ces deux ensembles, Mitja Tušek poursuit son exploration d’une peinture située entre figuration et abstraction, apparition et effacement. La toile devient un espace partagé, un champ d’interactions où les visages, comme les images qui peuplent notre quotidien, existent dans un équilibre précaire entre singularité et dissolution.