Avec la guerre en Iran et les pluies de missiles, des centaines de milliers de passagers, pour la plupart européens, sont bloqués à l’étranger. D’autres sont tenus en « otages » dans les aéroports, en attendant que les compagnies émiraties leur trouvent une solution. Des familles entières se voient au pied du mur et doivent puiser dans leurs économies, quand elles le peuvent, pour faire face aux nuitées forcées, presque toujours dans des hôtels de fortune, pour ne pas dire miteux. Nombreux ne savent même pas comment continuer à se nourrir et subvenir aux besoins de leurs proches. Et ceux qui ne peuvent plus attendre perdent leurs vols et doivent débourser des sommes astronomiques pour être rapatriés.
Mais certaines compagnies n’ont pas dû attendre l’excuse de la guerre pour berner leurs passagers.
Ce devaient être des vacances de rêve. Elles ont tourné au cauchemar. Depuis six mois, Bianca (pour des raisons de sécurité et de confidentialité, nous avons pris la liberté de changer son identité) s’était préparée à voyager dans le Kerala. Avec comme projet d’explorer les plantations de thé. Et de découvrir les éléphants sauvages dans leur milieu naturel.
Pour entrer en Inde, les ressortissants français doivent compléter en ligne, sur un site qui beugue deux fois sur trois, un long formulaire qui leur permet d’obtenir un ETA (Electronic Travel Authorization). Dans la langue de Shakespeare, ce sont les trois initiales pour désigner une autorisation électronique de voyage. Le hic, c’est que la réponse, payante et rendue aléatoirement par le ministère indien, peut prendre plusieurs jours, voire plusieurs semaines en cas de refus ou de demande d’explications ultérieures avec renvoi de documents correspondants. Surtout s’il faut la réintroduire et la payer à nouveau.
La date limite d’entrée sur le territoire est calculée dans les quinze jours suivant votre demande en ligne. Dans tous les cas, l’entrée dans le pays ne peut pas se faire après la date butoir indiquée sur le document que le voyageur est censé recevoir. Il faut donc s’y prendre à temps. Pas trop tard, car il faut être en possession de cet ETA au moment du voyage. Mais pas trop tôt non plus, si l’on veut pouvoir entrer en Inde endéans les jours d’autorisation.
Autant vous dire que ce casse-tête pour les voyageurs l’est aussi pour le personnel au sol. Les compagnies aériennes sont chargées de refuser l’accès à bord si les passagers ne sont pas en règle.
Bianca est prévoyante. Avec son mari Bernard, elle a acheté avant l’été, les billets d’avion auprès de la compagnie Etihad, réputée pour être fiable. Suffisamment tôt pour un voyage en décembre. Très prévoyante, la Bianca. Juste un peu trop ? Ils introduisent leur demande d’autorisation en ligne, un rien avant l’heure H. Comment connaître cette heure précise quand vous ne savez pas quel jour vous aurez une réponse affirmative ?
Bernard, écrivain et journaliste, doit s’y reprendre à trois reprises. Une fois, sa photo n’est pas bonne. Une autre, il faut communiquer la liste complète de ses publications. Mais il reçoit finalement son ETA à temps, deux jours avant leur départ. Pour Bianca, médecin, tout s’est passé comme sur des roulettes. Elle reçoit, au bout de deux jours à peine, son ETA. Ce qui fait que la date d’entrée en Inde est dépassée de quelques vingt-quatre heures. Pourtant, Bianca reste confiante. Elle a obtenu le feu vert pour un visa touristique de trente jours. Et elle ne part que deux semaines.
À Roissy Charles de Gaulle, ses craintes sont totalement dissipées lorsque le personnel d’Etihad lui confirme que tout est en règle et qu’elle peut voyager tranquillement. Pour Bernard, l’hôtesse lui fait remarquer qu’il était moins une. Tous deux montent à bord, sans se douter de l’horreur et de l’angoisse qui les attendent à leur arrivée dans l’aérogare de Trivandrum.
À trois heures trente du matin, au bout d’un long voyage d’une journée et d’une courte nuit, après une escale à Abu Dhabi, lorsque Bianca présente son passeport au douanier indien pour obtenir le cachet du visa, ce dernier fait appeler des militaires. Ils embarquent la pauvre Bianca au nez et à la barbe de Bernard, qui venait de franchir le contrôle douanier avec son visa en règle. Bernard doit quitter l’aéroport. On lui a refusé de rester auprès d’elle.
Les soldats ont confisqué le passeport de Bianca. Et l’ont jetée dans un cachot, sans fenêtre. Seule sur un lit sommaire, en fer. La porte est fermée à double tour. La cellule est constamment gardée par deux femmes. Des militaires qui sont chargés de la suivre. Tout le temps. Partout. Et qui l’encadrent lorsqu’elle se rend aux toilettes.
Le lendemain, Bernard a pu obtenir du Manager d’Etihad, qui reconnait les torts de ses collègues à Paris, que Bianca et lui puissent prendre gratuitement un vol retour à Abu Dhabi, afin de refaire une demande d’ETA pour Bianca. Elle est accompagnée manu militari à bord de l’avion. Son passeport est encore et toujours confisqué. Il est remis aux mains du personnel navigant.
Arrivés à Abu Dhabi, l’enfer continue. Le couple ne peut pas sortir de la zone de transit. On veut les obliger à se rendre à Paris. Au bout d’une heure, suite aux plaintes pressantes de Bernard, tous deux peuvent récupérer passeport, valises et rejoindre l’hôtel que Bernard a réservé pendant que sa femme était retenue prisonnière.
Au bout de trois jours passés à Abu Dhabi, l’ETA rectifié est accordé. Et les époux peuvent rejoindre Trivandrum, à leurs frais, et reprendre leur périple de vacances. Là où elles s’étaient arrêtées. Certes, ils ont perdu leurs réservations d’hôtel et les montants payés ne sont pas remboursés. Mais ils ont pu voyager et séjourner, quelques jours quand même, dans ce Kerala enchanteur.
Au retour, lors de l’enregistrement dans le hall des départs, on leur fait savoir qu’ils n’ont pas droit à embarquer. Leurs billets d’avion ont été utilisés unilatéralement par la compagnie émiratie. Personne ne les a prévenus. Pas de mail. Pas de message. Rien. Tout simplement un vol. Un vol de leurs vols.
Certaines compagnies accumulent des profits pendant que les passagers se débrouillent. De quoi vous faire apprécier les belles manières de notre compagnie nationale.















