Tout comme il m’arrive de rêver la nuit, je suis assailli le jour par des impressions que je m’empresse de saisir. Il faut leur donner des contours réels et je construis alors [...].
(Maurice Sendak)
Rencontrer une sculpture de Thomas Kiesewetter, lui faire face, tourner autour d’elle, c’est embarquer son imaginaire hors des confins du réel. C’est être convié.e à une fête foraine locale, à un vaste jeu de piste formel. On affronte un objet fixé dans son mouvement, un objet qui n’existe que par et pour lui-même : pur jeu de formes et de mouvements. Un Jeu d’esprit.
On dit volontiers que la sculpture suggère le mouvement 1. Kiesewetter ne suggère rien. Il construit le mouvement lui-même — un mouvement réel, vivant — et le façonne. Ses sculptures ne signifient rien ; elles ne renvoient à rien d’autre qu’à elles-mêmes. Elles sont. Voilà tout. Ce sont des absolus.
Leurs tensions, leurs formes, leurs combinaisons complexes échappent à toute détermination rationnelle. Même lorsque nous nous obstinons à leur imposer un symbolisme ou une figure reconnaissable, elles se dérobent et semblent murmurer, au creux de l’oreille : “ Je suis libre.”
Pour chaque œuvre, Kiesewetter institue une destinée générale des formes, puis l’abandonne à elle-même. Ainsi l’objet demeure perpétuellement suspendu entre la servitude de la statue et l’indépendance du geste. Chacune de ses évolutions est une inspiration du moment; on y discerne le thème composé par son auteur, mais il brode dessus mille variations personnelles ; c’est une improvisation de jazz, unique et éphémère, comme le ciel, comme le matin ; si vous l’avez manqué, vous l’avez perdu pour toujours.
De la mer, Valéry disait qu’elle est toujours recommencée. Un objet de Kiesewetter est pareil à la mer et envoûtant comme elle : toujours recommencé, toujours neuf. Il ne s’agit pas d’y jeter un coup d’œil en passant ; il le faut vivre et s’y abandonner. Alors l’imagination se réjouit de ces formes pures qui s’échangent, à la fois libres et réglées.
Ces sculptures possèdent un sens profond, presque métaphysique. Ce sont des êtres étranges, en équilibre à mi-chemin entre la matière et la vie. Par instants, leurs contours paraissent finalisés ; l’instant d’après, ils semblent avoir perdu leur idée directrice et errer à l’aveugle. Thomas Kiesewetter créer des gammes et des accords de mouvements inconnus, à la fois inventions lyriques, combinaisons techniques, presque mathématiques, dont on ne sait jamais s’ils procèdent de la succession aveugle des causes et des effets ou du développement timide, indéfiniment différé, interrompu, traversé, d’une Idée.
Notes
1 À partir de cette phrase, le texte de Jean-Paul Sartre / Alexander Calder : Mobiles, stabiles, constellations, 1946 - est entièrement paraphrasé, parsemé de coupes et d’adaptations.
















