Peindre, c’est comme construire une maison – une maison que l’on habite par la lumière, la proportion et le silence.1
(Léon Wuidar)
White Cube Paris présente une exposition consacrée à Léon Wuidar, figure singulière de l’abstraction, dont la pratique picturale s’apparente à une exploration de l’architecture de la mémoire. Une sélection ciblée d’œuvres des années 1960 et 1970, cette exposition retrace l’évolution de la pratique de Wuidar à un moment clé de son parcours à travers les notions d’équilibre, de retenue et de construction attentive. Apparaissant comme des architectures intimes – composées non de gestes monumentaux mais de gestes mesurés – les peintures de Léon Wuidar recèlent un humour subtil et un silence profond. Entre ses mains, la géométrie devient un vecteur d’émotion, la forme un lieu de contemplation, et la simplicité révèle la complexité de l’être.
Né à Liège, en Belgique, en 1938, Léon Wuidar grandit au cœur de la reconstruction de l’Europe d’après-guerre, un paysage de façades et d’immeubles rasés jusqu’à leurs fondations. Face au traumatisme et à la désorientation engendrés par la Seconde Guerre mondiale, de nombreux artistes, tels que Victor Vasarely, François Morellet, Jesús Rafael Soto et Julio Le Parc, réinventèrent l'abstraction à travers des systèmes modulaires, le rythme optique et la construction sérielle – des stratégies rationnelles qui, au profit de l'ordre et de la stabilité, s'opposaient au chaos et à la subjectivité. Ces sentiments d'après-guerre ont profondément influencé l’approche de Léon Wuidar, qui conçoit la peinture comme une pratique de reconstruction et de réflexion, porteuse d’une promesse de renouveau. À la fin des années 1980, Léon Wuidar retourne à Liège à l’invitation de l’architecte Charles Vandenhove, afin de contribuer à un projet de centre hospitalier universitaire aux côtés des artistes Daniel Buren et Sol LeWitt.
Les premières peintures telles que La naissance de Vénus, 13 juin 1966 (1966), Dentier (1965) et Le Pittoresque, 18 juin 1968 (1968) témoignent de la manière dont l'artiste explore l'abstraction à travers des visions surréalistes et des souvenirs d'enfance, où des gris atténués, des ocres et des roses pâles et tendres évoquent un air chargé de poussière et une atmosphère de quiétude. Ces œuvres des années 1960 articulent un monde recomposé à partir de fragments, fait de « certitudes et d’hésitations ». À la frontière entre figuration et signe, un dentier, une coquille, une façade se distillent en lignes et courbes infiniment reconfigurables, ce que Léon Wuidar décrit comme « un jeu auquel je ne peux m'empêcher de jouer ». Pour lui, le signe peint et l’acte d’écrire partagent une structure sous-jacente: tous deux sont régis par le rythme, la proportion et un silence indéniable. Dans les années 1970, cette compréhension se concrétise à travers ses carnets, tenus avec une discipline rigoureuse. Remplis de dessins quotidiens, d’études architecturales et d’esquisses de composition, ils constituent une archive de pensée et de sensation, chaque schéma explorant une nouvelle logique spatiale. Ces gestes répétés, bien que modestes, engendrent le calme et la force qui imprègnent les peintures de Léon Wuidar, comme en témoigne une œuvre telle que L’appel de la sirène (1970). Ce qui apparaît sur la toile n’est pas une invention spontanée, mais le fruit d’un processus intérieur, où observation, mémoire et forme se conjuguent.
C'est ainsi que l'œuvre de Léon Wuidar présente une remarquable cohérence à travers les décennies. À mesure que son travail évolue, la sensibilité structurelle de l’artiste s’approfondit – une « simplicité radicale et une extrême subtilité », comme le souligne le commissaire d'exposition Hans Ulrich Obrist. Bordures, seuils et cadres intérieurs deviennent partie intégrante du vocabulaire de Léon Wuidar, des procédés subtils qui créent des espaces semblant s'ouvrir vers l'intérieur plutôt que vers l'extérieur. Leur format modeste rapproche le spectateur, invitant à la contemplation plutôt qu’au spectacle. Les compositions de peintures telles que Apparition, août 1970 (1970) ou Carré au Bord Noir, 18 juillet 1977 (1977) évoquent l’architecture, mais une architecture psychologique plutôt que physique – elles fonctionnent comme des refuges pour la réflexion. « Mes peintures sont comme un intérieur, » a déclaré Wuidar, « elles rayonnent d’un sentiment d’intimité. »
Au fil du temps, le rapport de Léon Wuidar au langage et à la mémoire évolue, comme en témoigne la discrétion avec laquelle il intitule ses œuvres. Les titres énigmatiques, composés d'un seul mot, des premières années – invitant à déchiffrer les objets et les sensations de la composition – cèdent peu à peu la place à des dates et des inscriptions à la dimension presque diaristique. L’introduction de titres datés à partir des années 1960 évoque la pratique quotidienne du dessin, tout en proposant chaque peinture à la fois comme souvenir et comme trace : un événement visuel ancré dans le temps. Ces inscriptions ne visent ni narration ni commentaire, mais fonctionnent plutôt comme des signes, la peinture comme moyen de marquer un moment vécu précis et à saisir une structure provisoire. Dans des œuvres plus récentes, les principes que Wuidar découvre dans les années 1960 et 1970 atteignent un haut degré de raffinement et de clarté. L’usage de la géométrie demeure, mais les compositions sont réduites à l’essentiel, délibérées tout en paraissant sans effort. La couleur, autrefois feutrée, gagne en luminosité sans rien perdre de sa précision. Les peintures plus récentes de l’artiste n’explorent plus simplement la construction : elles l’incarnent et l’intériorisent.
Alors que les mouvements artistiques de son époque s'orientaient vers une modernité caractérisée par la sérialité et la répétition, la pratique de Léon Wuidar témoigne d'une correspondance constante entre mémoire et structure, nourrie par une conception de l'intériorité. Sur six décennies, Léon Wuidar a construit une œuvre qui transforme l’abstraction en un langage de l’expérience. En tant qu'espace de pensée et de lumière, son travail démontre que la peinture est un espace non seulement à regarder, mais un lieu à habiter.
Notes
1 Léon Wuidar, interview de Jacinthe Gigou, Sabato magazine, décembre 2021.
















![Fazil Mousavi, نزاکتہایی کہسار [The delicate subtleties of the mountains], 2026. Avec l'aimable autorisation de la Galerie Eric Mouchet](http://media.meer.com/attachments/38e07ca47a71dc548939d50cf242e62c18c05c5c/store/fill/330/330/e0e5182ea7b2672fc60a97d6261539b7cbc4320d87266b5303e5700b6d4c/Fazil-Mousavi-nzkhthyy-khhsr-The-delicate-subtleties-of-the-mountains-2026-Avec-laimable.jpg)