Dans Les météores, le roman de Michel Tournier paru en 1975, Alexandre Surin, l’un des personnages principaux du livre, voue un culte aux rebuts, administrant les décharges de plusieurs grandes villes. « Pour moi, c’est un monde parallèle à l’autre, un miroir reflétant ce qui fait l’essence même de la société, et une valeur variable, mais tout à fait positive, s’attache à chaque gadoue » fait dire l’auteur à son personnage. S’il optimise les rebuts, qui diffèrent sensiblement d’une ville à l’autre, il respecte autant ceux qui cherchent à en restituer la dignité perdue. Nul doute qu’il aurait apprécié « Tendres débris » qui réunit vingt - deux artistes ayant pour dénominateur commun de faire œuvre avec ce qu’ils ont sous la main ou trouvent dans les poubelles. Autrement dit avec « Tout ce qui reste » - titre d’une précédente exposition de la galerie consacrée à Arman, artiste membre du Nouveau Réalisme, mouvement qui fit de la réappropriation des débris ordinaires une pratique centrale.

« Tendres débris » rassemble une sélection d’œuvres de 1959 à 2025 conçues avec ce dont les décharges regorgent, ce qui jonche les trottoirs et remplit les marchés aux puces, ce que la mer rejette sur les côtes, ce qui reste après avoir été produit, utilisé, consommé. Elle met au centre ce que l’on préfère habituellement oublier, en valorisant une pratique et un art du recyclage aux origines et aux visées diverses. Si certains artistes se saisissent du rebut par choix, esthétique ou politique, pointant la surconsommation, l’obsolescence et l’absurdité d’un monde organisant sa perte, d’autres l’utilisent faute de mieux, témoignant d’une certaine économie de la création. Tous se rejoignent par leur capacité à transformer le déchet en fiction poétique, à lui donner une autre valeur.

Arman figure logiquement parmi les artistes exposés avec une poubelle de l’époque new-yorkaise remplie de déchets noyés dans la résine. Et avec lui, Niki de Saint Phalle, et un grand dragon fait d’un assemblage de matériaux pauvres et de jouets appartenant à ses enfants ; Jean Tinguely, avec deux machines bricolées, l’une faite de métal rouillé, de vieilles ampoules et de plumes colorées, l’autre affublée d’une tête de sanglier empaillé ; Jacques Villeglé, François Dufrêne et Raymond Hains avec une série d’affiches lacérées.

Ce « recyclage poétique du réel » qui caractérise la démarche des Nouveaux Réalistes se retrouve dans les œuvres de leurs contemporains américains George Herms, qui transforme des reliques en objets à nouveau désirables. Plus « près » de nous, Henrique Oliveira transforme le bois pauvre de tapumes récupéré dans les favelas brésiliennes en tableaux-sculptures colorés. Martin Kersels donne une seconde et joyeuse vie à de vieux objets, meubles et bois de récup. Dans un autre registre, Julien Berthier célèbre le réel en reproduisant à l’identique, sous forme de sculpture en aluminium peint, les formes produites par des encombrants déposés dans les rues de Paris, qu’il pose ensuite sur un socle en bois massif, leur conférant leur statut définitif d’œuvre d’art - là où le jeune diplômé des Beaux-Arts de Paris, Emmanuel Van der Elst, crée d’imposantes et précaires architectures en assemblant, sans les fixer, chutes de cimaise et mobilier bureautique. Autre rebut roi, car produit, consommé et rejeté en masse, le plastique pollue tendrement l’exposition, sous des formes parfois trompeuses : bouquets de géraniums artificiels présentés dans de vieilles boîtes de conserve chez Pilar Albarracin, poupées détournées chez Tomi Ungerer mais aussi fleurs trompe-l’œil chez William Amor, faux scrimshaw et vrais bidons récupérés sur les plages chez Duke Riley - les autres débris collectés par l’artiste américain servant à la création d’œuvres où les coquillages et les déchets plastiques sont à nouveau réunis, pour l’éternité.

L’artiste Moffat Takadiwa, basé à Harare, l’un des plus grands centres de recyclage et d’économie informelle du Zimbabwe, trouve également un nouvel et noble usage aux têtes de brosses à dents et aux touches de claviers trouvés en très grande quantité dans les décharges locales, en créant des sculptures murales grand format à la préciosité inattendue. Le mégot devient aussi ressource, utilisé par centaines par l’artiste béninois et ancien styliste Prince Toffa pour la création d’une robe à l’allure impériale. D’autres enfin, comme Perrine Guyonnet et Winshluss « s’amusent » à immortaliser par la photo et le dessin ce qui reste ou restera. Chez l’artiste anglais Ryan Gander, la réponse se trouve peut-être dans la sculpture qui le représente, avatar de chiffon reposant sur un grand sac poubelle moelleux, plein, selon toute vraisemblance, de tendres débris.

(Texte par Barbara Soyer)