En janvier 2026, Almine Rech consacre dans son espace de la rue de Turenne à Paris une exposition à la peintre américaine Emily Mason (1932–2019). Première exposition monographique d’envergure dédiée à cette artiste en Europe, celle-ci couvrira un spectre chronologique de presque soixante ans de création. Cette rétrospective composée d’une cinquantaine d’œuvres s’étalant de la fin des années 1950 à la deuxième moitié des années 2010 sera l’occasion de découvrir aussi bien ses peintures sur toile, plaque d’argile que sur papier.
Bien qu’elle ait intégré des collections particulières en Europe, la peintre américaine Emily Mason n’y a jamais fait l’objet d’une exposition personnelle, exception faite d’une présentation de son œuvre gravée en 2004 à Venise, ville où elle a étudié et travaillé entre 1956 et 1958. C’est dire à quel point cette première présentation monographique en France sera l’occasion de (re)découvrir son travail et d’en saisir la singularité dans un contexte à nouveau pleinement réceptif au medium pictural dans ses expressions les plus multiples.
Mason, c’est pour commencer l’histoire d’un pédigrée. Née en 1932 à New York City, elle est la fille d’Alice Trumbull Mason, poétesse, peintre, graveuse et co-fondatrice dans les années 1930 de l’AAA (American Abstract Artists). Ses nombreuses casquettes permettront à Alice de correspondre avec William Carlos Williams, Gertrud Stein et Alice B. Toklas et de côtoyer dans et en dehors du cadre de ses activités au sein de l’AAA Josef Albers, Piet Mondrian, Joan Miro, David Smith, Arshile Gorky, Ray Johnson, Elaine et Willem de Kooning, Franz Kline ou Ad Reinhardt avant de se lier d’amitié avec John Cage et Merce Cunningham.
Il va sans dire qu’Emily tirera profit de cet environnement stimulant et qu’elle bénéficiera à ce titre d’une « ouverture » sur des esthétiques résolument complémentaires favorisant à terme la mise en place d’une démarche dont l’un des mérites est de ne pas se réfugier dans une zone de confort. Là réside sans aucun doute aussi la raison qui explique la visibilité réduite de son œuvre. Ayant refusé dès ses débuts d’opter pour un « signature style », l’artiste a en effet développé un travail qui au gré de ses intuitions et sensations l’a autorisée à s’aventurer continuellement dans des contrées inexplorées au lieu de se reposer sur un répertoire de formes et de techniques figé dans des réflexes induits par l’habitude.
Parcourir le corpus de Mason, c’est prendre le risque d’être déboussolé. De fouler un territoire aux frontières instables, composé de régions diversifiées et de succomber au vertige que peut provoquer la perte de repères qu’une œuvre immédiatement identifiable garantirait. Certes, la sienne n’est pas née ex nihilo. Comment pourrait-il en être autrement pour une artiste américaine qui a commencé sa trajectoire au milieu des années 1950 et qui a fait ses classes en se rendant régulièrement au MoMA de New York avant d’effectuer ses études au Bennington College dans le Vermont, état qui jouera un rôle important dans sa vie. Comme nombre d’artistes de sa génération, elle aura été au contact de Hans Hofmann. Comme nombre d’artistes de sa génération, elle s’imprégnera de la peinture européenne tout en cherchant à développer sa propre voie, inspirée par les trajectoires des expressionnistes abstraits new-yorkais et des peintres de la Bay Area1.
Après plusieurs séjours en Italie dans les années 1960, Mason et son mari, le peintre Wolf Kahn, feront en 1968 l’acquisition d’une ferme à West Brattleboro dans le Vermont. A partir de là, la famille partagera son temps entre la campagne et New York où Emily enseignera à partir de 1979 au fameux Hunter College.
A l’image des atmosphères changeantes et des luminosités fluctuantes dont elle sera témoin à Brattleboro, Mason échafaudera une œuvre multiple, réfractaire à toute idée de stabilité. Une œuvre placée sous le signe de l’expérimentation continue incitant l’artiste à renégocier en permanence sa gamme chromatique, à renouveler ses facture et gestualité, à réorganiser formes et masses, à tantôt opacifier tantôt perméabiliser une peinture selon les cas plus ou moins fluidifiée.
Mason est indéniablement une grande coloriste. Mais la sélection que nous avons opérée vise aussi à démontrer qu’elle ne saurait être réduite à ce paramètre. Sa soif d’expérimentation se traduit aussi par sa capacité à épuiser les différentes facettes d’une rhétorique picturale étendue tout en tenant compte des spécificités de tel ou tel médium. Si sa peinture sur toile ou sur plaque d’argile offre une copieuse panoplie d’applications, on se montrera aussi attentif à sa façon de manier le papier et les techniques de gravure, ses monotypes lui donnant la possibilité de générer des effets de matière qui tout en rappelant certaines de ses peintures répondent incontestablement à leurs propres lois. Il en est de même d’une série inédite de petit format de 2016, jamais exposée, en noir et blanc et nuances de gris, qui offre un inattendu contrepoint à ses peintures chatoyantes. C’est dans son foisonnement que se révèle le travail de Mason. Dans son impressionnante amplitude et fluctuation.
(Texte par Erik Verhagen, historian de l'art et curateur
Notes
1 Notons pour souligner une donnée spécifiquement parisienne qu’elle rencontrera Joan Mitchell dans la deuxième moitié des années 1950 de ce côté-ci de l’Atlantique. Elle percevra dans le travail de sa consœur un même besoin de renégocier les frontières de la peinture contemporaine.















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