Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, lauréats du prix d’architecture Pritzker en 2021, conduisent depuis la création de leur agence, en 1987, une œuvre discrète, à l’écart des éclats médiatiques. Le prix, considéré comme l’équivalent d’un Nobel, consacre l’importance et l’originalité de leurs apports à l’architecture et la direction impulsée dans un contexte de transition climatique.

Depuis leur rencontre à l’Ecole d’architecture de Bordeaux, Lacaton & Vassal ont multiplié les projets, en commençant par la région bordelaise (Maison Latapie à Floirac en 1993, centre de jour pour post-adolescents à Bègles en 1994, maison en Dordogne en 1997, puis villa au Cap-Ferret en 1998, etc.). L’École d’architecture de Nantes (2009), la réhabilitation des friches du Palais de Tokyo à Paris (2012) et, plus récemment, la réhabilitation de trois tours constituant un ensemble de 530 logements à Bordeaux (2016), comptent parmi leurs réalisations les plus marquantes.

En dépit de leur variété, ces architectures reposent sur quelques grands principes récurrents qui constituent une attitude, presque une philosophie. Lacaton & Vassal s’opposent à la démolition et prônent l’addition (au sens littéral : ils ont ajouté de l’espace à chacun des appartements réhabilités dans le programme de Bordeaux). Ils s’efforcent à la transparence pour capter la lumière naturelle, faire entrer la nature dans le bâtiment et, par une économie de moyens, faire en quelque sorte « plus avec moins d’argent ». Ainsi la maison de Dordogne affiche-t-elle un coût total hors taxes de 115 000 euros pour 242 m2. Animés par ce souci à la fois social et environnemental, Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal nous laissent penser qu’une architecture intelligente saura prendre soin des habitants dans le futur. Mais cette sagesse s’obtient-elle au prix de la beauté, de ce qu’on appelle le geste architectural ? La discrétion de cette œuvre pourrait le laisser craindre. Tout au contraire, cette sagesse se double d’une grande poésie que révèle, de façon exemplaire, le bâtiment du FRAC Grand Large, à Dunkerque.

Pour vérifier cette poésie, longeons la plage de Malo-les-Bains jusqu’à l’ancien site des chantiers navals (Ateliers et Chantiers de France). La digue, lieu de promenade préféré des Dunkerquois, se termine par une passerelle blanche et légère qui perce, tel un tuyau dans un corps, le premier étage du bâtiment. Mais cette halle de cinq étages construite en 2013, ornée d’un aphorisme écrit en grosses lettres rouges (« L’art est simplement la preuve d’une vie pleinement remplie »), n’est qu’une jumelle ou mieux, une sœur cadette d’une halle aux dimensions similaires, construite en 1949 et dénommée AP2. Cette grande sœur est une silhouette familière dans le paysage dunkerquois.

Pour les habitants, elle était un point de repère, un repère non seulement spatial qui indiquait l’extrémité de la plage, mais aussi temporel car, bâtie pour la construction des navires de très grand tonnage, elle symbolisait l’apogée de l’activité navale, une époque où le port de Dunkerque, s’ouvrant largement sur l’Ouest, se rêvait « Carrefour de l’Europe ». Ce statut de symbole, associé à sa haute stature, lui vaut un certain respect et le surnom de « cathédrale » : c’est une sorte de cathédrale du travail. Lorsque la construction navale a cessé, un comité a donc souhaité conserver le bâtiment esseulé à l’entrée de la jetée puis y localiser le Fonds régional d’art contemporain Nord-Pas-de-Calais. Inauguré en 1983, à Lille, où il n’avait pas de salle d’exposition, ce FRAC s’était ensuite installé dans l’ancien hôpital de Dunkerque en 1996, dans des locaux très exigus quoique bénéficiant du voisinage de l’Ecole régionale des beaux-arts.

Toujours soucieux de l’histoire des lieux, Lacaton & Vassal ont choisi de conserver l’AP2 mais, au lieu de l’investir, lui ont donné ce statut de sœur ainée en construisant une halle aux dimensions identiques, du côté de la mer. Epaule contre épaule, les deux sœurs peuvent fonctionner séparément mais également communiquer, l’AP2 apportant sa hauteur de 32 mètres sans niveaux intermédiaires aux performances et aux chorégraphies. L’AP2 offre une surface de 1972 m2 et le FRAC, de 9157 m2.

Si elle reproduit exactement les mesures de l’AP2, la halle du FRAC s’est ouverte au grand vent, en reproduisant les principes d’ouverture, de modularité et de transparence chers aux deux architectes. Toute enveloppée de verre, elle contraste avec l’AP2 presque opaque, seulement trouée de quelques fenêtres, même si une esthétique industrielle confirme l’air de famille. Représentatif des FRAC de seconde génération, le FRAC Grand Large de Dunkerque conserve la collection dans des réserves superposées sur plusieurs niveaux, côté AP2, et dispose de vastes espaces d’exposition côté mer. Ainsi conçu, l’intérieur du bâtiment semble n’être qu’une continuité de l’extérieur. En se déplaçant d’un étage à l’autre, le visiteur peut voir ici la plage, là, la ville et plus loin, le port. Voir ou plutôt apercevoir ou tenter de voir. Car le paradoxe de cette architecture est précisément de s’offrir à une transparence presque parfaite tout en mettant le visiteur au défi de voir ou, à tout le moins, de voir totalement.

Si dans les salles d’exposition, la plage et la ville apparaissent par morceau, pourra-t-on les contempler dans leur intégralité lorsqu’on parviendra au Belvédère ? Ce dernier niveau propose une promenade permettant de profiter d’une vue panoramique inégalée sur la ville de Dunkerque, d’un côté la plage qui court jusqu’à la frontière belge et de l’autre, le port et les industries métallurgiques. Mais à ce niveau, Lacaton & Vassal ont remplacé le verre par un dérivé de la résine, l’ETFE, qui forme des bulles reliées à un ingénieux système de conduits d’aération générant une épaisseur d’air isolante. Ce dispositif s’ajoute à un système d’ouvertures et de voiles déployées au faîte de l’édifice, qui se déploient en fonction de la température et de la luminosité. Par ces dispositifs conjugués, on contrôle dans une certaine mesure les conditions climatiques sans nécessité de chauffer ni de climatiser.

Or le remplacement du verre par l’ETFE ne résout pas seulement des problèmes de chauffage ou de surchauffe dans cette halle particulièrement exposée, il modifie la visibilité en introduisant une sorte de flou. Le visiteur parvenu au belvédère devra donc puiser dans les ressources de sa mémoire ou de son imagination pour donner forme à la plage, et plisser les yeux pour saisir les vagues de la Mer du nord qui s’ouvre pourtant largement devant lui. On aperçoit le paradoxe : là-haut, où les vues fragmentaires semblent se rejoindre, où un panorama peut se constituer et se dérouler enfin, la visibilité est empêchée, altérée.

C’est, plus exactement, là où se manifeste ce qu’on pourrait appeler l’ingéniosité climatique des architectes, que la visibilité est problématisée. Mais tel n’est-il pas, après tout, l’enjeu de l’image qui construit le désir de voir et l’empêche en même temps. Plusieurs auteurs ont déjà formulé ce paradoxe : « On n’y voit rien », dit Arasse1, par exemple, et Derrida2 recommande de même de « Penser à ne pas voir ». Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal montrent en tout cas que l’écologie et la poésie sont non seulement conciliables, mais que cette conciliation peut être un enjeu de l’architecture.

Références

1 Daniel Arasse, On n’y voit rien. Paris : Gallimard, 2003.
2 Jacques Derrida, Penser à ne pas voir, Ecrits sur les arts du visible, Paris : La Différence, 2013.