De ses premières sculptures recouvertes de pigments aux cavités dont la profondeur semble infinie, des blocs de marbre sculptés jusqu’à la transparence aux surfaces réfléchissantes, son œuvre explore inlassablement l’instabilité de notre perception, brouillant les frontières entre le plein et le vide, la surface et la profondeur, la matière et l’espace.
Pour sa quatrième exposition personnelle à la galerie Mennour, Kapoor propose un ensemble de sculptures, murales ou sur socles, en acier inoxydable poli réalisées entre 1998 et 2026. L’apparition de ce matériau réfléchissant, au milieu des années 1990, a marqué un tournant vertigineux dans l’œuvre de l’artiste. Kapoor choisit alors l’acier poli moins pour affirmer la matérialité du métal, que pour précisément tenter de la faire disparaître. « Poussée à un degré extrême », explique-t-il, « la surface polie cesse d’être physique ».
Le miroir permet ainsi à Kapoor de poursuivre autrement une recherche commencée avec le vide. Là où les cavités noires recouvertes de pigment semblaient entraîner le regard vers une profondeur située derrière la surface, les œuvres réfléchissantes déplacent cette profondeur devant elles. Un espace « présent » pour reprendre les termes de Kapoor qu’il oppose à l’espace profond du sublime traditionnel : l’espace de la sculpture ne serait plus seulement derrière le plan de l’œuvre, mais devant lui, là où se tient précisément le spectateur.
En cela, Kapoor prolonge et radicalise certaines des recherches qui ont traversé la sculpture moderne, de Brancusi à Giacometti et Richier : la sculpture n’y est plus envisagée comme une forme pleine et autonome, mais dans sa capacité à rendre sensible l’espace qui l’entoure. Chez Kapoor, ce déplacement atteint une forme paradoxale : le vide n’est plus seulement ce qui se tient autour ou entre les formes, il semble pénétrer l’objet lui-même, s’y réfléchir, s’y creuser ou s’y renverser, jusqu’à rendre incertaine la frontière entre la sculpture et l’espace qu’elle occupe.
Les sculptures se présentent d’abord comme des formes autonomes, aux contours simples et précis. Pourtant, à mesure que l’on s’en approche, leur autonomie se défait. L’acier absorbe visuellement tout ce qui lui est extérieur : l’architecture, la lumière, les autres œuvres et, finalement, celui qui les regarde. La sculpture ne se contente plus d’occuper un espace ; elle contient l’image mouvante de cet espace.
Le miroir devient ainsi moins une surface qu’un dispositif spatial. Selon sa courbure, concave ou convexe, le monde s’y contracte, s’étire, se renverse ou disparaît. Certaines formes concentrent l’espace devant elles ; d’autres semblent l’ouvrir. L’image peut brusquement basculer lorsque le spectateur franchit le foyer optique de la surface réfléchissante. Le réel demeure parfaitement reconnaissable tout en devenant pourtant simultanément impossible.
Le spectateur occupe dans cette expérience une place déterminante. Face aux premières œuvres de Kapoor, il pouvait contempler un objet qui semblait se retirer devant son regard. Avec les surfaces miroirs, il ne peut plus demeurer extérieur à ce qu’il observe. Son corps entre dans l’œuvre sous la forme d’une image, mais d’une image instable : agrandie, fragmentée, inversée ou parfois momentanément effacée.
Si, pour Duchamp, « ce sont les regardeurs qui font les tableaux », chez Kapoor le spectateur participe pleinement de l’expérience de l’œuvre. Il devient à la fois celui qui voit et ce qui est vu, sujet de l’expérience autant que partie intégrante de l’image. En l’incorporant à l’œuvre, Kapoor fait ainsi du regard non plus seulement un acte de perception, mais une expérience physique de l’espace et de notre propre présence au monde.
(Texte de Christian Alandete)
















