Pour Daido Moriyama, la photographie est vivante, bien vivante. Depuis le début des années 1960, c’est-à-dire depuis qu’il a commencé à entretenir avec cette forme sensible d’enregistrement du monde une relation quotidienne quasi-existentielle, il ne cesse de s’adresser à elle sous la forme de projets, d’images ou de textes qui ont, à chaque fois, valeur de déclarations. En 1972, son livre Shasin yo sayonara [Adieu photographie] déconstruit les règles admises des bonnes pratiques photographiques.
À la même époque, il publie régulièrement dans la presse spécialisée japonaise (Asahi camera, Provoke, Shashin Jidai, etc.) des essais photographiques qui sont autant de manifestes. Il multiplie également les pèlerinages photographiques dans les pas du tout premier photographe, le français Nicéphore Niépce. Nombre de ses images, prises au jour le jour, constituent par ailleurs des formes de mises en abyme du médium. Elles lui tendent un miroir. L’exposition de la Fondation Henri Cartier-Bresson n’est pas une rétrospective traditionnelle avec son enchaînement de chefs-d’œuvre organisés chronologiquement. Elle repose sur un parti pris curatorial marqué, en proposant de suivre le fil rouge de l’obsession de Moriyama pour la photographie elle-même.
L’exposition Lettres d’amour à la photographie est composée de 60 tirages accompagnés de documents et de publications, principalement issus des archives de la Fondation Moriyama, et se déploie en 4 sections.
Manifestes
Certains trouveront peut-être ce titre [Adieu photographie] sarcastique mais il rend compte de mon aversion et de mon rejet d’une photographie complaisante, d’une photographie qui ne s’interroge jamais sur elle-même, autrement dit une photographie sans réalité.
(Daido Moriyama, 1972)
À la fin de l’année 1972, Daido Moriyama publie un livre absolument radical intitulé Shasin yo sayonara [Adieu photographie]. L’ouvrage est une sorte de « pied de nez » ou de « déclaration de guerre » à l’establishment photographique. En proposant des images volontairement floues, sombres, décadrées, avec du grain et des sujets non immédiatement reconnaissables, il remet en cause tout ce qui constitue alors les usages de la « bonne photographie ». C’est là, pour lui, une forme de libération de la tradition. Mais après cette table rase, il faut réapprendre à photographier. Moriyama redécouvre alors la photographie à travers une série d’explorations des capacités propres au médium : le cadrage, la reproductibilité, la valeur documentaire, etc. La forme imprimée de l’image photographique, à travers le livre, ou le magazine, est très importante pour Moriyama. Chacune de ses publications est un manifeste.
Pèlerinages
Au milieu des années 1970, Moriyama découvre la plus ancienne photographie connue, le Point de vue du Gras, réalisée par Nicéphore Niépce, entre 1826 et 1827, depuis une fenêtre de sa maison à Saint-Loup-de-Varennes. Il est depuis fasciné par cette image originelle qui semble détenir toutes les réponses essentielles aux questions qu’il se pose sur le médium. En 1990, il publie Lettre à St. Loup, une véritable déclaration d’amour à la photographie. En 2008, il entreprend un premier pèlerinage à la source afin de photographier la fenêtre depuis laquelle opérait l’inventeur. En 2015, il se rend à Austin au Texas où est aujourd’hui conservée la plaque originale. Moriyama possède aussi chez lui un poster de cette image qu’il photographie de manière compulsive depuis des décennies. Réunies ici pour la première fois, ces différentes séries constituent autant d’hommages au premier des photographes.
Métaphores
Parallèlement à son exploration du médium qui s’est traduite par des séries à caractère autoréflexif et des hommages à Niépce, Moriyama a aussi développé un style reconnaissable entre tous : une photographie sur le vif, directe et rapide, le plus souvent dans la rue. Parmi ces images, beaucoup sont des métaphores de la photographie elle-même : un appareil, des rouleaux de film, la vitrine d’un portraitiste, une lumière rouge, quelques tournesols, les fleurs préférées des photographes, parce qu’elles se tournent toujours vers le soleil. Il a aussi beaucoup pratiqué l’autoportrait. Lorsqu’il photographie son ombre portée, ou son reflet dans un miroir, ce n’est jamais par narcissisme. À travers la figure du photographe, il rend surtout hommage à la photographie elle-même. Depuis ses débuts, Moriyama n’a en somme cessé de pratiquer, avec la plus grande délectation, l’art de la métaphotographie.
Écritures
La photographie la plus célèbre de Moriyama est sans conteste celle d’un chien errant prise en 1971 dans la lumière rasante d’un quasi-contrejour matinal. Présente dans toute ses expositions et ses monographies, tirée dans les deux sens et reproduite sur de multiples supports, elle est, avec le temps, devenue l’une des grandes icônes de la photographie du XXe siècle. Elle a été reprise sur des bouteilles de whisky ou d’huile d’olive, sous la forme de pin’s, d’assiettes, et de magnets. Pour le photographe, cette image est un autoportrait. Elle figure d’ailleurs sur son premier livre de textes publié en 1984 et intitulé Inu no kioku, c’est-à-dire Mémoires d’un chien. Car parallèlement à ses photographies, Moriyama a aussi beaucoup écrit. Plus d’une douzaine de recueils de textes. L’ouvrage qui accompagne la présente exposition traduit pour la première fois en français vingt-deux de ces textes de Moriyama sur la photographie. Il était temps.
![Daido Moriyama, Tokyo, Japon, 1969, in Shashin yo sayonara [Adieu photographie] (détail), 1972. Avec l'aimable autorisation de la Fondation Henri Cartier-Bresson](/attachments/c5c69ad6a3a5e56609b9928af76b1af424b2ac2f/store/fill/1090/613/7551113a12593213fd99798f15e26173cfa79c809184946fbb193c85130c/Daido-Moriyama-Tokyo-Japon-1969-in-Shashin-yo-sayonara-Adieu-photographie-detail-1972-Avec.jpg)












