Involontairement je suis devenu plus ou moins dans la famille un espèce de personnage impossible et suspect1 […].

Cela me tente tant – non pas la boisson mais la peinture de voyou2.

(Vincent van Gogh, lettres à Theo)

Une partie de l’art moderne naît dans un climat contestataire qui, de la bohème au mouvement dada, s’écarte des règles de la bonne société. Certains artistes transgressifs choisissent alors les sentiers détournés, le chemin des humbles, des hors-la-loi, des fripons et réaniment le jeu sans fin du chaos. Ils et elles permettent à l’art de remplir l’une de ses fonctions majeures dans notre société moderne : mettre en turbulence les convictions, rejouer ce qui paraît acquis, élargir notre champ de conscience, faire exploser les conventions. Leur attitude, telle qu’elle perdure de la fin du XXe siècle à aujourd’hui, est au cœur de cette exposition.

Vincent van Gogh, écrit en 1888 à son ami le peintre Émile Bernard qu’il « […] méprise profondément les règlements, les institutions &c. enfin [qu’il] cherche autre chose que les dogmes2 […] ». Déterminé à renouveler les possibilités de l’art, il y parvient ; en seulement dix ans de pratique, il incendie l’avenir.

Antonin Artaud perçoit ainsi l’effet de son œuvre : « Non, Van Gogh n’était pas fou, mais ses peintures étaient des feux grégeois, des bombes atomiques, dont l’angle de vision, à côté de toutes les autres peintures qui sévissaient à cette époque, eût été capable de déranger gravement le conformisme larvaire de la bourgeoisie second Empire et des sbires de Thiers, de Gambetta, de Félix Faure, comme ceux de Napoléon III3. »

Suspects.Van Gogh, tricksters & co s’inspire des comportements des grands perturbateurs que les anthropologues appellent « tricksters ». Présents dans les mythes de toutes les civilisations, ces pitres rusés, coquins ou savants moqueurs, ont pour rôle de délivrer la communauté de conventions étouffantes et de relativiser les certitudes.

L’exposition présente ainsi les audaces de ces artistes qui, après Vincent van Gogh et plus près de nous, ont choisi la dissidence plutôt que la conformité, l’excès plutôt que la mesure. Transgresseurs, contestataires acides, incendiaires ou réprouvés, leurs œuvres témoignent d’une liberté et d’une insolence que voile parfois une amertume plus poétique que parodique.

Parmi eux, Pablo Picasso4 (1881-1973) dont l’alter ego, Arlequin, personnage marginal et populaire, héritier du bouffon, intervient à de nombreuses reprises dans l’exposition – interprété par lui-même ou par des figures aussi diverses que celles de Robert Filliou (1926-1987), Cindy Sherman (n. 1954) ou Bruce Nauman (n. 1941). Mais on retrouvera aussi des pitres bouleversants comme Urs Lüthi (n. 1947), Jacques Lizène (1946 2021) ou Nina Childress (n. 1961), des faiseurs de tours rusés comme Maurizio Catellan (n. 1960) ou Martin Kippenberger (1953-1997), des anges de nuits délurés comme Luciano Castelli (n. 1951) ou Leigh Bowery (1961-1994).

Grotesque et autodérision font partie de ces stratégies de déstabilisation, comme on le découvre avec
Mathis Collins (n. 1989), Clément Courgeon (n. 1997) en lutte avec un balai ou Anna Byskov (n. 1984) tentant de gravir un escalier de papier, ainsi qu’avec les œuvres de Walter Swennen (1946-2025) qui fait du tableau l’arène d’un combat absurde.

Si on peut aussi les croire disciples de la violence comme Cameron Jamie (n. 1969) ou Ellen Cantor (1961 2013), ces artistes en sont surtout les victimes révoltées – comme on le comprend avec les œuvres de Mike Kelley (1954-2012), Maria Lassnig (1919-2014) ou Philippe Perrot (1967-2015). Ainsi que nous l’indique l’œuvre de Mire Lee (n. 1988), accepter de regarder ce que nous refoulons par convention permet de ranimer la pulsion vitale du monde. C’est ce que Van Gogh sut faire et qu’Antonin Artaud résume ainsi : « Cela veut dire que l’apocalypse, une apocalypse consommée couve à cette heure dans les toiles du vieux Van Gogh martyrisé, et que la terre a besoin de lui pour ruer de la tête et des pieds. »5

Notes

1 Lettre de Vincent van Gogh à Theo van Gogh, Cuesmes, entre mardi 22 et jeudi 24 juin 1880.
2 Lettre de Vincent van Gogh à Theo van Gogh, Arles, 15 août 1888.
3 Antonin Artaud, Van Gogh le suicidé de la société [1947], in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « NRF », 1978, t. XIII, p. 14.
4 Pablo Picasso offrit en 1971 cinquante-six œuvres au musée Réattu d’Arles. Beaucoup de celles-ci mettaient en évidence la figure d’Arlequin, qui fut, avec le Minotaure, son alter ego. Un excellent article de l’historien de l’art Yve Alain-Bois intitulé « Picasso le trickster » (Les cahiers du musée national d’art moderne n°106 – hiver 2008/2009, 2008) commenta cet épisode. La date de ce don est retenue pour ouvrir la période historique couverte par l’exposition, qui s’étend jusqu’à aujourd’hui.
5 Antonin Artaud, ‘Van Gogh: the man suicided by society’, in Susan Sontag (ed), Antonin Artaud: Selected Writings, trans. Helen Weaver (New York: Farrar, Straus and Giroux 1976) 507.