Au printemps 2027, le centre C-mine, en Belgique, accueillera “Ongoing”, une exposition exceptionnelle consacrée à l’actrice écossaise. Plus qu’une rétrospective, ce projet international célèbre quarante années de complicités artistiques et propose une réflexion sur la création comme aventure collective.
Comme un album de souvenirs ouvert sur le monde, l’univers de Tilda Swinton se déploie à Genk dans un dialogue sensible entre cinéma, mémoire et fidélités créatives. Du 25 février au 25 juillet 2027, la ville belge deviendra l’une des capitales européennes de l’art contemporain grâce à l’arrivée de "Ongoing", l’exposition imaginée par l'actrice et artiste écossaise. Présentée dans les espaces du bâtiment Énergie de C-mine, cette manifestation marquera l’ultime étape européenne d’un projet itinérant qui, après Amsterdam, Athènes et Varsovie, poursuivra son voyage vers l’Asie et les États-Unis. L’événement revêt ainsi une valeur particulière. Il s’agira de la dernière occasion offerte au public européen de découvrir cette œuvre hybride qui échappe aux catégories traditionnelles. Car "Ongoing" n’est ni une simple rétrospective consacrée à une star du cinéma, ni une exposition biographique au sens classique du terme.
Il s’agit plutôt d’une cartographie affective et intellectuelle des collaborations ayant façonné la trajectoire d’une artiste singulière. Depuis ses débuts dans les années 1980, Tilda Swinton occupe une place à part dans l’univers cinématographique international. Actrice oscarisée, performeuse, muse de la mode et artiste visuelle, elle a construit une carrière caractérisée par une remise en question constante des conventions. Révélée grâce à sa rencontre déterminante avec le réalisateur britannique Derek Jarman, elle s’est imposée au fil des décennies comme l’une des interprètes les plus audacieuses de sa génération. Des films tels que "Orlando", adapté du roman de Virginia Woolf, "We Need to Talk About Kevin", "Only Lovers Left Alive", "Suspiria" ou encore "The Eternal Daughter" témoignent de son goût pour les œuvres exigeantes et expérimentales.
Sa capacité à se transformer physiquement et psychologiquement a souvent fasciné la critique. Mais au-delà de ses performances à l’écran, c’est surtout sa conception du travail artistique qui distingue l’actrice écossaise. Tilda Swinton revendique depuis longtemps une approche fondée sur la confiance, l’amitié et la co-création plutôt que sur la hiérarchie traditionnelle du cinéma. Cette philosophie constitue précisément le cœur de "Ongoing". Le projet a vu le jour grâce à Eye Filmmuseum d’Amsterdam, institution reconnue pour ses recherches consacrées aux images en mouvement. Pour la première fois de son histoire, le musée néerlandais a choisi de placer un interprète au centre d’une vaste exposition, soulignant ainsi le rôle actif des acteurs dans le processus créatif. Loin de considérer l’acteur comme un simple exécutant au service du réalisateur, le musée a voulu mettre en évidence la notion de co-auteur.
Cette démarche correspond parfaitement à la vision de Swinton, pour qui chaque film résulte d’une conversation permanente entre différents créateurs. Le titre même, "Ongoing", littéralement "en cours", "continu", exprime cette idée d’un travail jamais achevé, d’un dialogue toujours renouvelé entre les œuvres, les souvenirs et les êtres. L’exposition réunit huit personnalités majeures du cinéma, de la photographie et de la mode qui ont accompagné Tilda Swinton tout au long de sa carrière. Parmi elles figurent les cinéastes Pedro Almodóvar, Luca Guadagnino, Joanna Hogg, Jim Jarmusch et Apichatpong Weerasethakul, ainsi que le photographe Tim Walker, l’historien de la mode Olivier Saillard et, bien sûr, Derek Jarman, disparu en 1994. Cette constellation d’amitiés constitue une véritable famille artistique. Chacun de ces créateurs a contribué à enrichir l’univers de Swinton, tandis qu’elle-même a profondément marqué leur travail. L’exposition se présente ainsi comme une célébration de ces liens durables, dans un monde culturel souvent dominé par la logique de l’individualisme et de la concurrence.
Impossible d’évoquer le parcours de Swinton sans revenir sur la figure de Derek Jarman. Le réalisateur britannique fut bien davantage qu’un mentor : il fut son compagnon de route artistique pendant près d’une décennie. Entre 1986 et 1991, l’actrice participa à sept de ses films, parmi lesquels "Caravaggio", "Edward II" ou "The Last of England". Ces œuvres expérimentales, profondément marquées par les questions politiques et sociales, contribuèrent à forger l’identité artistique de Swinton. Dans "Ongoing", un espace particulier est consacré à cet héritage. Des séquences du film "The Last of England" y sont présentées aux côtés d’images inédites tournées en Super 8 provenant des archives personnelles de Jarman. Cette section constitue également un hommage à un artiste qui considérait le cinéma comme un instrument de résistance culturelle et politique.
Parmi les collaborateurs contemporains de Swinton, Guadagnino occupe une place privilégiée. Leur relation artistique a donné naissance à plusieurs œuvres majeures, parmi lesquelles "I am love", "A Bigger Splash" et "Suspiria". Pour "Ongoing", le réalisateur italien a réalisé une nouvelle création spécialement conçue pour l’exposition: un court-métrage accompagné d’une sculpture qui propose un portrait particulièrement intime de l’actrice. Cette œuvre témoigne de la profondeur du dialogue instauré entre les deux artistes, dont la collaboration s’étend désormais sur plus de quinze ans. Autre compagnon de route essentiel, Jim Jarmusch a choisi de revisiter des images de son film "The Dead Don’t Die" afin d’en faire une installation totalement nouvelle. Par un travail inédit de montage et de composition sonore, le cinéaste américain transforme ainsi des matériaux existants en une œuvre autonome.
Cette démarche illustre parfaitement l’esprit de "Ongoing", qui refuse la notion d’œuvre figée pour privilégier les métamorphoses et les réinterprétations permanentes. Le cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, lauréat de la Palme d’or à Cannes en 2010, participe lui aussi au projet avec une installation vidéo à deux canaux intitulée "Phantoms". Réalisée en Écosse, dans le lieu natal de Tilda Swinton, cette œuvre poursuit les réflexions que les deux artistes développent depuis plusieurs années autour du sommeil, de la mémoire et des états intermédiaires entre conscience et inconscient. L’univers contemplatif du réalisateur thaïlandais entre ici en résonance avec la sensibilité presque spirituelle de l’actrice.
Après avoir dirigé Tilda dans "The Human Voice", Almodóvar propose une nouvelle présentation de ce film sous forme d’installation. Le passage du cinéma à l’espace muséal permet de redécouvrir l’intensité visuelle et émotionnelle de cette œuvre, dans laquelle l’actrice livre l’une de ses interprétations les plus bouleversantes. Cette transformation souligne une fois de plus la porosité croissante entre les arts visuels et le cinéma contemporain. Amie d’enfance de Swinton, la réalisatrice britannique Joanna Hogg participe à "Ongoing" avec "Flat 19", une reconstitution multimédia de l’appartement londonien occupé par l’actrice dans les années 1980. À travers ce dispositif, les deux femmes interrogent la mémoire, les espaces domestiques et la manière dont les lieux conservent les traces du passé. Cette œuvre révèle une dimension plus intime de l’exposition, où les souvenirs personnels deviennent matière artistique.
Le photographe britannique Tim Walker apporte également sa contribution à travers une série d’images réalisées dans la maison familiale des Swinton en Écosse. Ces photographies explorent les notions de transmission, d’héritage et de continuité entre les générations. Connues pour leur dimension onirique et théâtrale, les images de Walker trouvent ici une tonalité plus méditative, presque mélancolique. Depuis plusieurs années, Tilda Swinton collabore avec Olivier Saillard, ancien directeur du Musée Galliera à Paris et figure majeure de l’histoire de la mode. Ensemble, ils ont créé "A Biographical Wardrobe", une performance fondée sur les vêtements ayant accompagné les différents moments de la vie de l’actrice.
Costumes de cinéma, tenues portées lors des festivals ou objets familiaux deviennent autant de fragments de mémoire. Cette approche rejoint les recherches contemporaines sur la mode comme langage culturel et autobiographique. L’un des aspects les plus passionnants de "Ongoing" réside dans sa réflexion sur le cinéma lui-même. À travers les œuvres réunies, le septième art apparaît non seulement comme un moyen de raconter des histoires, mais aussi comme un espace d’expérimentation, de deuil, de contestation et de partage. Cette conception rappelle celle défendue par Derek Jarman, Agnès Varda ou Chris Marker, pour lesquels le cinéma était avant tout une forme de pensée. Dans un paysage audiovisuel dominé par les logiques industrielles, Tilda Swinton revendique au contraire une pratique fondée sur la confiance et l’échange. Lors de la présentation athénienne de l’exposition, l’actrice expliquait que son parcours avait toujours été nourri par des réseaux d’amitié et de collaboration, et que cette manière collective de travailler tendait aujourd’hui à se raréfier.
Le choix de Genk n’est pas anodin. Ancienne cité minière du Limbourg belge, la ville a entrepris depuis plusieurs décennies une ambitieuse reconversion culturelle. Installé sur le site d’une ancienne mine de charbon, C-mine est devenu un laboratoire artistique mêlant patrimoine industriel, création contemporaine et innovation. Accueillir "Ongoing" s’inscrit dans cette volonté de faire dialoguer les disciplines et d’ouvrir la ville aux grands courants internationaux. Pour les responsables du centre culturel, l’exposition de Tilda Swinton correspond parfaitement à l’identité de C-mine, conçue comme un lieu de rencontres entre artistes, étudiants et publics. Au fond, "Ongoing" ne raconte pas seulement quarante ans de carrière. L’exposition propose une autre manière d’envisager l’art.
Face à une époque marquée par la mise en avant de l’individu et de la réussite personnelle, l'artiste écossaise rappelle que les œuvres naissent souvent d’une conversation, d’une fidélité ou d’une amitié. En cela, le projet dépasse largement le cadre du cinéma. Il offre une réflexion profondément humaine sur la transmission, la mémoire et la nécessité des liens. Lorsque les visiteurs franchiront les portes de C-mine au printemps 2027, ils ne découvriront pas simplement l’univers d’une actrice légendaire. Ils seront invités à pénétrer dans une vaste communauté d’esprits créatifs où chaque œuvre apparaît comme le fruit d’un dialogue ininterrompu. Et c’est peut-être là que réside le véritable message de Tilda Swinton: l’art n’est jamais une aventure solitaire, mais une histoire collective qui, précisément, demeure toujours "en cours".















