De la commande d’un palais en 1879 par la duchesse de Galliera au musée que l’on visite aujourd’hui, le Palais Galliera a connu bien des vies. Pensé à l’origine comme une demeure privée destinée à abriter la collection d’art de la duchesse, le bâtiment, œuvre de l’architecte Paul-René-Léon Ginain, se distingue par son élégance néo-Renaissance et sa façade harmonieuse donnant sur les jardins de l’avenue du Président-Wilson.
Transformé au fil du temps en musée de la Mode de la Ville de Paris, il conserve cette allure à la fois majestueuse et intime qui fait tout son charme. Lieu d’histoire et d’avant-garde, il accueille aujourd’hui Rick Owens, Temple of Love [Temple de l'Amour], une exposition qui semble faite pour dialoguer avec son architecture classique. Le contraste entre la rigueur des lignes du palais et l’esthétique brute et sculpturale du créateur californien crée une rencontre saisissante, presque mystique.
Pour comprendre la portée de cette exposition, il faut d’abord comprendre qui est Rick Owens. Né en 1962 en Californie, il commence sa carrière à Los Angeles dans les années 1990 avant de s’installer à Paris, où il fonde sa maison éponyme. Sa mode, souvent décrite comme “gothique”, “architecturale” ou “post-apocalyptique”, dépasse ces étiquettes. Owens est un créateur qui pense le vêtement comme une extension du corps et du paysage intérieur. Ses défilés, à la fois minimalistes et monumentaux, ont bouleversé les codes du luxe et de la beauté. Dans un monde saturé d’images, il prône la sincérité, la force tranquille et la beauté du désordre. Sa compagne et muse, l’artiste Michèle Lamy, partage avec lui cette vision radicale où la mode devient un art de vivre, presque un acte spirituel.
Dès l’entrée, on comprend qu’il ne s’agit pas d’une rétrospective ordinaire. L’exposition, conçue par Rick Owens lui-même, est une expérience immersive, une traversée de son univers où la mode devient langage spirituel. Ici, les vêtements ne se contentent pas de raconter une carrière, ils deviennent les témoins d’une quête intérieure, d’une philosophie. Owens, souvent qualifié de “prêtre gothique” de la mode contemporaine, livre au Galliera un autoportrait en fragments, vingt-cinq ans de création mis en scène avec une sobriété hypnotique.
Le parcours se déploie dans une atmosphère tamisée, presque religieuse. Les silhouettes, souvent monumentales, semblent flotter dans l’espace, comme des statues de drapés futuristes. Le noir domine, mais il ne s’agit pas d’un noir funèbre, c’est une couleur habitée, vivante, vibrante. Elle révèle la matière, souligne les textures, exprime la tension entre le corps et le vêtement. Chaque pièce raconte une lutte entre force et fragilité, entre chaos et contrôle. Owens transforme le tissu en matière d’architecture, bâtissant des volumes qui défient la gravité tout en épousant la chair.
L’un des aspects les plus fascinants de Temple of Love est sa manière d’évoquer le sacré sans le nommer. L’exposition est traversée d’une énergie spirituelle, presque méditative. Les mannequins, alignés comme une procession silencieuse, semblent incarner des figures mythologiques d’un culte inconnu. La musique, signée du compositeur britannique Thom Yorke, enveloppe l’espace d’une mélancolie céleste. On marche lentement, comme dans un sanctuaire. À chaque pas, le regard oscille entre admiration et introspection. Owens revisite ici son propre vocabulaire stylistique, les drapés asymétriques, les épaules puissantes, les tissus nobles traités avec une brutalité élégante.
Mais le propos dépasse la simple esthétique. Il s’agit d’une réflexion sur le temps, sur la transformation, sur la beauté née de l’imperfection. Certaines pièces sont volontairement abîmées, brûlées, froissées. Elles portent les traces du geste créateur comme des stigmates. “Le vêtement, dit Owens, est une armure et une offrande.” Cette phrase pourrait résumer l’exposition tout entière, une tension entre la protection et l’abandon, entre la pudeur et la révélation.
Le dialogue entre le lieu et les créations est d’une puissance rare. Là où les plafonds du palais rappellent les fastes d’un autre siècle, les silhouettes d’Owens imposent un autre langage, celui du corps contemporain, conscient de sa fragilité mais debout, fier, presque héroïque. On ne sait plus vraiment si le Palais Galliera abrite une exposition ou un rite. Les reflets de la lumière sur les tissus métalliques créent des halos presque mystiques, et l’on se prend à croire que la mode, ici, touche au divin.
Mais Temple of Love ne se limite pas à la contemplation. L’exposition s’ouvre aussi sur la dimension humaine du créateur. Dans plusieurs vidéos, Owens et Michèle Lamy évoquent leur relation, leur travail, leur philosophie commune. On y découvre un couple fusionnel, uni par une même foi en la création comme un acte d’amour et de résistance. C’est sans doute là le sens profond du titre. Temple of Love n’est pas un sanctuaire de narcissisme, mais une célébration de l’amour sous toutes ses formes, celui du geste, de la matière, de l’autre et du monde.
En sortant, on ressent un mélange étrange de légèreté et de gravité. L’exposition n’impose pas un discours, elle propose une expérience sensorielle, presque spirituelle. On y découvre une autre idée du luxe, débarrassée du superficiel. Chez Owens, le luxe n’est pas dans l’accumulation mais dans la sincérité du geste, dans l’intégrité de la vision.
Temple of Love [Temple de l'Amour] confirme que la mode peut être un art total, à la croisée de la sculpture, de la performance et de la philosophie. En investissant le Palais Galliera, Rick Owens ne cherche pas à s’inscrire dans une histoire, mais à la questionner. Que reste-t-il de la beauté lorsque tout s’effondre? Comment continuer à créer dans un monde saturé d’images? Sa réponse, silencieuse mais puissante, tient dans chaque couture, chaque pli, chaque souffle.
Au fond, cette exposition n’est pas tant un hommage à Rick Owens qu’une invitation à regarder autrement, la mode, le corps, le temps, et peut-être même soi-même. Le Palais Galliera, fidèle à sa mission de faire dialoguer passé et présent, offre ici un espace d’émotion pure, où l’on quitte les lieux un peu différent, un peu transformé, comme après une cérémonie.















